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Moïse B. Selph
Souveraineté15 دقائق قراءة

Africa Tech — La souveraineté en sept fronts

Sept jours, sept essais sur la souveraineté technologique africaine : câbles sous-marins, connectivité satellite, monnaie numérique, travail de plateforme et régulation. Aucun front ne se résout seul.


Épisode 1 — Ce que veut vraiment dire la souverainete technologique

Souveraineté technologique. On l'entend dans presque tous les discours officiels sur la tech africaine, au point que l'expression finit par ne plus rien dire de précis.

Elle ne signifie pas produire soi-même chaque composant. Aucun pays, même les plus puissants, ne fabrique la totalité de sa chaîne technologique sur son propre sol. Les semi-conducteurs les plus avancés du monde sortent d'un tout petit nombre d'usines, concentrées dans quelques pays seulement, et cela n'empêche personne de parler de souveraineté ailleurs. Elle ne signifie pas non plus fermer ses frontières numériques à toute technologie étrangère : aucune économie ne s'est jamais développée en autarcie technologique, et celles qui ont essayé s'en sont plutôt mal sorties.

Ce que la souveraineté technologique désigne, plus précisément, tient à trois questions qu'on peut poser à n'importe quelle infrastructure. Qui la contrôle, au sens propriétaire du terme : qui détient les câbles, les serveurs, les licences. Qui écrit les règles qui s'appliquent dessus : quel régulateur, avec quels critères, sous quelle pression. Et qui capte la valeur qu'elle produit : où vont les revenus, les emplois, les données elles-mêmes.

Sur ces trois questions, le continent n'a pas une seule réponse, mais des dizaines, qui varient selon l'infrastructure regardée. Sur les réseaux mobiles, une bonne partie du contrôle est déjà locale, portée par des opérateurs africains solides. Sur le calcul intensif et le cloud, la propriété reste très largement étrangère, avec quelques exceptions naissantes comme le premier data center Tier III inauguré au Gabon en juillet 2026. Sur les règles, certains régulateurs commencent à peser réellement, parfois jusqu'à bloquer un acteur aussi puissant que Starlink pendant des mois.

Traiter la souveraineté technologique comme un bloc unique, qu'on gagnerait ou perdrait d'un coup, masque cette réalité en morceaux. Elle se construit, ou se perd, front par front. C'est la grille que je propose de suivre cette semaine, un front par jour : l'infrastructure physique, la connectivité satellite, la monnaie numérique, le travail de plateforme, et la régulation qui les traverse tous.

Aucun jour ne conclura que l'Afrique est en avance ou en retard dans l'absolu. Chacun regardera un front précis, avec ses victoires et ses dépendances propres, sans les confondre.

Épisode 2 — Pourquoi la souverainete commence dans un cable

Un data center ne sert à rien tout seul. Il a besoin d'électricité, de climatisation, et surtout d'un tuyau qui le relie au reste du monde : un câble sous-marin.

Un rapport du Carnegie Endowment publié en 2025 donne la mesure du problème. Le continent africain compte 77 câbles sous-marins pour desservir 37 pays côtiers, un chiffre qui semble raisonnable jusqu'à ce qu'on regarde la répartition. Cinq pays ne disposent que d'un seul point d'atterrissage. Une panne sur ce câble unique, et le pays entier perd une bonne partie de sa connexion au reste du monde, sans solution de repli immédiate.

Le vrai goulot d'étranglement, ce n'est pourtant pas le nombre de câbles. C'est la capacité à les réparer. Le rapport recense trois navires spécialisés pour l'ensemble du continent. Trois. Le jour où l'un d'eux est mobilisé ailleurs, une coupure peut se prolonger plusieurs semaines, le temps qu'un navire se libère et rejoigne la zone.

Ce n'est pas un scénario théorique. En mai 2026, un défaut sur le câble ACE a dégradé nettement la connexion internet du Gabon pendant plusieurs jours, avant réparation début juin. Un seul incident documenté par une source locale, donc à prendre avec la prudence qu'il mérite, mais révélateur d'une fragilité plus large que ce cas précis.

La coïncidence de calendrier mérite d'être notée. Le même mois de juillet 2026, ce même Gabon inaugurait son premier data center de catégorie Tier III, une avancée réelle en matière de souveraineté du calcul. Mais posséder la salle où tournent les serveurs ne suffit pas si le tuyau qui la relie au reste du monde reste fragile et largement hors du contrôle des pays qu'il traverse.

Des projets tentent de changer l'équation. 2Africa, porté par un consortium mené par Meta, a achevé le cœur de son système fin 2025 : 45 000 kilomètres de câble, une trentaine de pays connectés, une capacité considérable. C'est une avancée réelle pour la connectivité du continent. Ce n'est pas, à soi seul, une réponse au problème de concentration et de réparation que documente le rapport Carnegie.

La souveraineté sur les données ne commence donc pas dans un data center flambant neuf. Elle commence plus bas, dans une infrastructure qu'on ne voit jamais, jusqu'au jour où elle tombe en panne.

Un satellite ne vote pas. Mais son arrivée dans un pays africain déclenche parfois plus de débat qu'une élection locale.

Prenez l'Afrique du Sud. Une loi impose 30 % d'actionnariat local aux opérateurs de télécommunications, une règle issue de la politique de transformation économique du pays. Starlink, détenu à 100 % par SpaceX, ne s'y conforme pas, et sa licence reste bloquée depuis des mois. En avril 2026, Elon Musk a publiquement accusé le pays de le viser pour des raisons raciales. Le gouvernement a démenti avec fermeté. L'affaire, déjà tendue, est devenue cet été un sujet de politique intérieure à part entière, avec des accusations de tentative de contournement par lobbying.

Prenez la Namibie, à l'opposé. Le régulateur a organisé fin 2025 une consultation publique sur l'arrivée de Starlink : plus de 1 100 avis reçus, la quasi-totalité favorables. La licence a quand même été rejetée en mars 2026, au nom de la même logique d'actionnariat local et de motifs de sécurité nationale. Tous les recours ont été rejetés en juin. Un régulateur peut donc aller à l'encontre d'une opinion publique massivement favorable, et ce n'est pas nécessairement de l'entêtement : cela peut aussi vouloir dire qu'il pèse des critères que le public ne voit pas.

Prenez enfin l'Ouganda, qui a accordé une licence en mai 2026 sous conditions strictes : présence locale, passerelle nationale, enregistrement des terminaux. Ou la Côte d'Ivoire, qui a fait de même à titre expérimental en juillet, devenant le vingt-septième marché africain de Starlink.

Quatre pays, quatre réponses distinctes à une même question. Ce n'est pas de l'incohérence entre voisins. C'est la preuve qu'il n'existe pas encore de doctrine africaine commune sur la connectivité satellite, chaque régulateur arbitrant seul entre un accès plus rapide à internet et le risque de dépendre d'une infrastructure entièrement détenue à l'étranger.

Même les opérateurs télécoms historiques ne sont pas alignés entre eux. Certains choisissent de s'associer directement à Starlink plutôt que de le combattre. D'autres misent sur ses concurrents, pariant qu'une offre alternative limitera sa domination.

Aucun de ces choix n'est évidemment le bon. C'est précisément pour ça que le débat continue, pays par pays, sans qu'aucun camp n'ait encore complètement raison.

Épisode 4 — Le stablecoin qui resout un probleme

Un chiffre, d'abord. Envoyer 200 dollars vers l'Afrique subsaharienne coûte encore près de 9 % de frais par les canaux classiques, contre une cible mondiale de 3 %, selon des estimations convergentes du FMI et de la Banque mondiale. En stablecoin, un jeton numérique dont la valeur reste arrimée à une monnaie, le plus souvent le dollar, la même opération se règle en quelques minutes pour une fraction de ce coût.

Un rapport du FMI publié en juin 2026 a confirmé ce que beaucoup observaient déjà sur le terrain : le Nigeria est devenu le premier pays africain pour les paiements transfrontaliers en stablecoins, avec des dizaines de milliards de dollars de flux enregistrés sur un an. L'adoption n'est plus un phénomène de niche. Elle concerne la diaspora qui envoie de l'argent, les commerçants qui paient des fournisseurs, les épargnants qui cherchent à se protéger de l'inflation locale.

C'est précisément là que se niche le revers. Le FMI lui a donné un nom : la dollarisation numérique. Quand une part croissante d'une population se met à épargner et à payer en dollars numériques plutôt qu'en monnaie locale, la banque centrale du pays perd une partie de sa prise sur sa propre économie. Ses taux d'intérêt pèsent moins. Sa capacité à agir sur le taux de change s'amenuise. La monnaie nationale continue d'exister sur le papier, mais elle circule de moins en moins dans les usages qui comptent.

La riposte a commencé à s'organiser, sans avoir encore gagné la bataille. Le cNGN, premier stablecoin régulé d'Afrique, reprend exactement le même mécanisme technique que ses concurrents en dollars, mais adossé au naira. Même rail, même rapidité, mais monnaie locale. Le PAPSS, le système panafricain de paiement, vise un objectif proche par une autre voie : permettre des paiements directs entre monnaies africaines, sans détour obligé par le dollar à chaque transaction transfrontalière.

Rien de tout cela n'est encore acquis. Le dollar numérique reste aujourd'hui plus liquide, plus largement accepté, plus simple à utiliser au quotidien que n'importe quelle alternative locale. Interdire l'usage des stablecoins en dollars, comme l'a tenté le Nigeria en coupant les banques des plateformes crypto en 2021, n'a pas fonctionné : l'activité a simplement basculé vers des échanges de particulier à particulier, plus difficiles à surveiller.

La monnaie, comme un câble ou un data center, est une infrastructure. Elle peut se faire doubler par un concurrent plus rapide exactement de la même façon, et la reconquérir prend du temps, de la confiance, et une alternative qui tient vraiment la comparaison.

Épisode 5 — Qui paie le prix de la flexibilite

Le 14 juin 2026, l'Organisation internationale du travail a adopté sa première norme mondiale consacrée aux travailleurs de plateforme. Un texte attendu depuis des années par les syndicats du secteur, dont l'effet réel sur le terrain reste entièrement à observer dans les mois qui viennent.

En Afrique, la question se pose avec une intensité particulière, parce que le nombre de chauffeurs et de livreurs qui dépendent d'une application pour vivre a considérablement augmenté ces dernières années. Ce travail n'est ni tout à fait salarié, ni tout à fait indépendant. Il est distribué, noté, parfois interrompu par un algorithme, sans interlocuteur humain identifiable en face, ni recours simple en cas de désactivation jugée injuste.

Des syndicats se sont formés spécifiquement autour de cette réalité, au Nigeria, en Côte d'Ivoire, ailleurs sur le continent. Leurs revendications se ressemblent d'un pays à l'autre : une forme de protection en cas d'accident ou de litige, davantage de transparence sur les critères de notation et de désactivation, et une reconnaissance de leur rôle dans les négociations avec les plateformes, plutôt qu'une relation strictement individuelle entre un chauffeur et une application.

Les plateformes, de leur côté, ne défendent pas une position absurde. Un chauffeur sans diplôme ni capital de départ peut aujourd'hui commencer à travailler dès le lendemain de son inscription, dans une région où l'accès à un emploi salarié classique reste difficile. C'est un bénéfice réel, pas seulement un argument de communication. Durcir excessivement les règles pourrait effectivement réduire le nombre de créneaux disponibles, ou pousser certaines plateformes à quitter des marchés jugés trop contraignants.

Le dilemme est donc authentique, pas construit artificiellement pour les besoins du débat. Protéger davantage ces travailleurs sans détruire l'accès à l'emploi que la flexibilité a permis, voilà la question à laquelle aucun pays africain n'a encore apporté de réponse stabilisée. La nouvelle convention de l'OIT ne tranche pas ce dilemme à leur place. Elle donne un cadre, des principes, un vocabulaire commun, à partir desquels chaque État peut légiférer selon sa propre appréciation de l'équilibre.

Ce que montrent les syndicats de chauffeurs et de livreurs qui se sont organisés ces dernières années, c'est qu'une partie de la réponse ne viendra pas uniquement des lois. Elle viendra aussi de la capacité de ces travailleurs à peser collectivement, un doigt seul ne soulevant jamais grand-chose, un rapport de force organisé un peu plus.

Épisode 6 — La regulation est le vrai champ de bataille

Cinq jours, cinq sujets tech distincts cette semaine. À chaque fois, en creusant un peu, on retombe sur la même chose : une décision de régulation, prise ou pas encore prise, qui pèse plus lourd que la technologie elle-même.

Un satellite ne s'installe pas sans licence, quelle que soit sa performance technique. Un stablecoin ne se généralise pas durablement sans un minimum de cadre légal, quelle que soit sa rapidité. Un chauffeur d'application n'obtient une protection que si un texte la lui accorde, quel que soit le nombre de kilomètres qu'il parcourt chaque jour. Dans les cinq cas passés en revue cette semaine, la technologie existait déjà, prête à l'usage, largement avant que la règle censée l'encadrer ne soit seulement écrite.

Ce décalage entre la vitesse de la technologie et celle de la loi n'est pas propre à l'Afrique. Il est mondial, et il a toujours existé, d'une manière ou d'une autre, depuis l'apparition des premières machines industrielles. Ce qui varie d'un continent à l'autre, et parfois d'un pays africain à l'autre, c'est la vitesse à laquelle ce décalage se referme, et les critères qui pèsent réellement dans la décision finale.

Le cas le plus frappant de cette semaine reste celui de la Namibie, qui a rejeté une demande de licence Starlink malgré un avis public favorable à plus de 98 %. Ce chiffre pourrait laisser penser à un régulateur sourd à sa population, ou pire, à une décision arbitraire. Ce n'est pas forcément la bonne lecture. Un régulateur peut aussi, légitimement, faire primer des critères que l'opinion publique ne voit pas directement : la répartition du capital, des considérations de sécurité nationale, des équilibres avec les opérateurs déjà en place sur le territoire. Les deux lectures, celle de la surdité et celle de la prudence, restent possibles à partir des mêmes faits, et je me garde bien de trancher à la place des régulateurs eux-mêmes, qui disposent d'informations que je n'ai pas.

Ce que je retiens de cette semaine, sujet après sujet, c'est qu'aucune bataille de souveraineté technologique ne se joue uniquement sur le terrain technique, aussi impressionnant soit-il. Elle se joue également, et peut-être d'abord, dans des textes de loi, des cahiers des charges, des commissions de régulation dont les décisions ne font jamais les gros titres, mais qui déterminent, au bout du compte, qui contrôle quoi sur ce continent.

Épisode 7 — Cinq fronts, une seule question

Cinq essais en cinq jours : l'infrastructure physique des câbles et des data centers, la connectivité satellite, la monnaie numérique, le travail de plateforme, et la régulation qui traverse les quatre premiers sans jamais apparaître au premier plan.

Aucun de ces essais n'a conclu que l'Afrique gagne ou perd, dans l'absolu, la bataille de la souveraineté technologique. La réponse change entièrement selon le front qu'on regarde, et c'est précisément ce que je voulais montrer en les traitant séparément plutôt qu'ensemble.

Sur les réseaux mobiles, une bonne partie de l'infrastructure et de la propriété est déjà locale, portée par des opérateurs africains solides depuis longtemps. Sur le calcul intensif et le cloud, la situation reste inverse : la propriété demeure très largement étrangère, avec des exceptions naissantes, comme le premier data center Tier III inauguré au Gabon cet été. Sur la monnaie numérique, une riposte locale s'organise activement, sans avoir encore gagné la confiance et la liquidité que le dollar numérique a déjà accumulées. Sur le travail de plateforme, la bataille se joue syndicat par syndicat, pays par pays, sans cadre continental unifié. Sur la régulation elle-même, chaque État avance à sa propre vitesse, parfois dans des directions franchement opposées d'un pays voisin à l'autre.

Ce que cette semaine a surtout montré, c'est qu'il n'existe pas une seule souveraineté technologique africaine, qu'on pourrait gagner ou perdre d'un bloc. Il en existe plusieurs, une par infrastructure, avec des rythmes et des rapports de force qui n'ont pas grand-chose en commun d'un front à l'autre. Prétendre les résumer en une phrase, en bien ou en mal, revient à en perdre l'essentiel.

AfricaTech continue avec la méthode qui a produit ces cinq textes : partir d'un cas concret et récent, refuser le consensus de façade, laisser trois positions différentes se confronter plutôt que d'en imposer une seule. Le neuvième épisode arrive bientôt, sur un sujet choisi avec cette même exigence.

Une phrase attribuée à l'écrivain Chinua Achebe résume peut-être mieux que je ne saurais le faire ce qui est en jeu derrière tous ces sujets techniques : tant que les lions n'auront pas leurs propres historiens, l'histoire de la chasse continuera à glorifier le chasseur. Qui possède l'outil, qu'il s'agisse d'un câble, d'un satellite ou d'une monnaie, finit toujours par peser sur qui raconte l'histoire.

See also — Africa Tech, the Africa Tech show.

Moïse Bienheureux Selph anchors the news and hosts Africa Tech on Ifrikya FM. He is the founder of Lobaka.