What is said in the booth
In a bilingual negotiation, the interpreter is the only person in the room who understands everything. They are also the only one whose identity nobody checks.
Prenez un sommet. Une salle plénière, des délégations, des écouteurs. Au fond, deux cabines vitrées où trois personnes se relaient. Elles entendent la position de négociation avant qu’elle ne soit exprimée publiquement, les chiffres qui ne figurent pas au communiqué, l’hésitation d’un ministre, la formule qu’un conseiller souffle en aparté.
Maintenant, posez la question qui n’est presque jamais posée : qui sont ces trois personnes, qui les a recrutées, et comment le sait-on ?
Dans la grande majorité des événements internationaux organisés sur le continent, la réponse tient en une phrase : un organisateur a écrit dans un groupe WhatsApp, quelqu’un a recommandé quelqu’un, et l’affaire a été conclue en quelques messages.
Une asymétrie que le secteur ne regarde pas
Comparez le traitement réservé aux différents prestataires d’un même sommet.
Le traiteur passe un contrôle et porte un badge. La société de sécurité fournit la liste nominative de ses agents. Le prestataire informatique signe un cahier des charges, subit parfois un audit, et son accès au réseau est journalisé. L’imprimeur qui produit les documents confidentiels travaille sous contrat avec clause de destruction.
L’interprète, lui, reçoit un courriel avec les discours en pièce jointe.
Cette asymétrie n’a aucune justification rationnelle. Elle vient de ce que le secteur classe l’interprétation dans les services logistiques — au même rang que la sonorisation — plutôt que dans la chaîne de traitement de l’information sensible, où elle se trouve pourtant tout entière.
Cartographie du risque réel
Cinq points de fuite, dans l’ordre chronologique d’un événement.
Le recrutement. L’identité, les diplômes, l’expérience et les éventuels conflits d’intérêts de l’interprète ne sont presque jamais vérifiés. Un interprète travaillant régulièrement pour une partie prenante d’une négociation peut se retrouver en cabine pour l’autre partie, sans que personne ne le sache. Ce n’est pas une hypothèse d’école, c’est la conséquence mécanique d’un marché où le sourcing se fait par bouche-à-oreille dans un vivier restreint.
Les documents de préparation. C’est le point le plus grave, et le plus banal. Pour interpréter correctement, il faut préparer : discours, ordres du jour, projets d’accord, tableaux financiers, notes techniques. Ces documents circulent souvent plusieurs jours avant l’événement, par courriel ou messagerie grand public, vers des comptes personnels, sans chiffrement, sans expiration, sans journalisation. Ils restent ensuite sur des ordinateurs personnels pendant des années. Un attaquant qui vise un sommet n’a aucune raison d’attaquer le réseau de l’organisateur : il lui suffit de viser la boîte de courriel de l’interprète.
La cabine et le flux audio. L’interprétation à distance s’est généralisée depuis 2020. Une part croissante des prestations transite désormais par des plateformes hébergées hors du continent, choisies pour leur prix, dont l’organisateur ignore la juridiction, la politique de conservation et le sort réservé aux enregistrements.
L’enregistrement. Qui enregistre, sur quel support, pour combien de temps, avec quel contrôle d’accès ? Dans la plupart des cas, personne ne sait répondre.
L’après. L’accord de confidentialité, quand il existe, est signé sur papier, entre deux entités parfois situées dans des juridictions différentes, sans mécanisme de preuve ni voie de recours praticable. Il produit du confort juridique, pas de la sécurité.
Ce n’est pas un problème de déontologie
Il faut être précis, parce que la nuance change tout.
Les interprètes de conférence professionnels sont, dans leur immense majorité, rigoureux. Le métier s’est doté très tôt d’une déontologie exigeante, et le secret professionnel y est une valeur cardinale, réellement respectée. Le problème n’est pas la moralité des praticiens.
Le problème est qu’un système fondé uniquement sur l’éthique individuelle, sans vérification, sans traçabilité et sans protection technique, n’offre aucune garantie vérifiable. Il fonctionne tant que tout le monde est honnête et compétent. Il ne résiste ni à l’erreur, ni à la pression, ni à un acteur malveillant qui se présente comme interprète.
En sécurité, on n’évalue pas les intentions. On évalue les surfaces d’attaque.
Ce que coûterait la correction
Peu de chose, et c’est ce qui rend la situation absurde.
Vérifier l’identité et les références d’un interprète relève d’un processus administratif éprouvé. Distribuer les documents de préparation via un espace chiffré, à accès nominatif, avec expiration automatique et journalisation des consultations, relève d’une technologie banale et disponible depuis quinze ans. Consigner qui a accédé à quoi et à quel moment ne demande aucune innovation. Choisir une plateforme d’interprétation à distance dont la juridiction et la politique de conservation sont explicites ne demande qu’une clause au cahier des charges.
Aucun de ces éléments ne relève de la recherche. Tous relèvent de l’organisation. S’ils ne sont pas mis en œuvre, c’est parce que personne, dans la chaîne de décision d’un événement, n’a la responsabilité de la sécurité linguistique. Ce n’est le métier ni de l’organisateur, ni du prestataire audiovisuel, ni de l’agence de traduction.
Pourquoi cela concerne particulièrement l’Afrique
Le continent accueille un nombre croissant de sommets, de forums d’investissement et de négociations sectorielles — mines, énergie, infrastructures, sécurité régionale. Ce sont des contextes où l’information a une valeur marchande immédiate et identifiable.
Ce sont aussi, par construction, des contextes massivement multilingues. Une réunion de l’Union africaine mobilise plusieurs langues de travail. Une négociation minière en Afrique centrale peut associer le français, l’anglais, le mandarin et une langue nationale. Plus la chaîne linguistique est longue, plus elle compte de maillons, et plus chaque maillon non vérifié pèse.
Autrement dit : la région du monde où la dépendance à l’interprétation est la plus forte est aussi celle où sa sécurisation est la moins structurée.
Une question à poser
Aux organisateurs de sommets, aux secrétariats d’institutions, aux directions juridiques qui approuvent ces prestations, je propose une question unique, à poser lors du prochain événement : pouvez-vous me dire, nominativement, qui a eu accès aux documents de préparation, à quelle date, et par quel canal ?
Si la réponse n’existe pas, la confidentialité de la réunion n’est pas assurée. Elle est espérée.