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Moïse B. Selph
Economy · African integration32 min read

Fifty licences for one market

Flutterwave holds over fifty licences to sell the same service across some thirty countries. It is not a trophy. It is a bill.


Le chiffre qu'on cite et celui qu'on ne cite pas

Le chiffre qu'on cite, c'est 1,4 milliard. Il est exact. Il est aussi, pris seul, à peu près inutilisable.

Commençons par la richesse. Le produit intérieur brut nominal cumulé du continent se situe autour de 2 800 à 3 000 milliards de dollars selon les projections du Fonds monétaire international, soit un peu moins de 2,5 % de la production mondiale pour environ 18 % de la population mondiale. Ce n'est pas une critique morale, c'est une contrainte de revenu : le panier moyen, l'abonnement moyen, la commission moyenne se calculent sur cette base et non sur celle d'un consommateur européen.

Ensuite, la concentration. Les six premières économies africaines, Afrique du Sud, Égypte, Nigeria, Algérie, Maroc, Éthiopie, totalisent environ 1 900 milliards de dollars de PIB nominal en 2026 d'après les projections du FMI. Soit, à la louche, les deux tiers de la production du continent pour six pays sur cinquante-quatre. Un fondateur qui écrit « marché africain » dans sa présentation écrit en réalité, dans la quasi-totalité des cas, « quatre ou cinq pays, plus des ambitions ».

Puis vient le chiffre que presque personne ne met en première page. Selon la GSMA, 37 % de la population africaine utilisait l'internet mobile en 2025. Près d'un milliard de personnes ne l'utilisent pas. Ce n'est pas d'abord un problème de couverture réseau, c'est un écart d'usage : appareil trop cher, compétences numériques absentes, contenus sans pertinence locale. Pour une entreprise dont le produit est numérique, cela signifie que le marché réellement atteignable en 2026 est inférieur de moitié au marché démographique.

Ajoutons la monnaie. On dénombre en Afrique une petite quarantaine de systèmes monétaires distincts, dont deux francs CFA qui portent le même nom sans être librement interchangeables entre l'UEMOA et la CEMAC. Une entreprise qui facture à Abidjan, encaisse à Douala et paie ses serveurs en dollars gère trois univers de trésorerie, pas un.

Voilà où j'en arrive après ces quatre paragraphes : l'Afrique possède un marché potentiel énorme et un marché adressable modeste. Ces deux grandeurs ne se distinguent pas seulement par un coefficient de prudence. Elles se distinguent par la nature de ce qui les sépare, et ce qui les sépare est précisément le sujet de cet essai.

Un investisseur qui regarde le TAM, le marché total théorique, voit 1,4 milliard de personnes. Un fondateur qui regarde son marché réellement servable voit une population connectée, solvable, joignable par un canal de paiement qu'il a intégré, dans un pays où il possède une entité juridique. L'écart entre les deux n'est pas une nuance de vocabulaire. Il est le coût d'entrée de chaque frontière, multiplié par le nombre de frontières.

Je ne vais pas transformer cette analyse en cours de segmentation, mais une distinction mérite d'être tenue jusqu'au bout du texte : une startup africaine ne choisit pas son marché adressable, elle l'achète. Pays par pays. Au prix fort.


Qui a réussi, et par quelle porte

Avant d'expliquer une rareté, il faut la mesurer. Et ici, la première difficulté n'est pas l'absence de données, c'est l'absence de définition partagée.

Afridigest, qui tient l'une des listes les plus rigoureuses, recensait neuf licornes africaines en septembre 2025 : Interswitch, Flutterwave, OPay et Moniepoint au Nigeria, Wave au Sénégal, Andela et Chipper Cash rattachées au Kenya, MNT-Halan en Égypte, Tyme en Afrique du Sud. Le critère y est strict : entreprise technologique indépendante, encore privée, valorisée au moins un milliard de dollars.

D'autres recensements en comptent treize ou plus. Ils y ajoutent des sociétés cotées comme Naspers, Datatec ou Karooooo, une entreprise déjà rachetée, la filiale fintech d'un opérateur télécoms, et un échange de cryptomonnaies immatriculé aux Seychelles. Le chiffre gonfle, mais il ne mesure plus la même chose : une entreprise cotée n'est pas une licorne, c'est une entreprise cotée, et la carve-out fintech d'un groupe télécom n'est pas une startup, c'est un actif interne revalorisé.

Cette confusion n'est pas anodine, parce qu'elle produit des titres. Retenons plutôt l'ordre de grandeur solide : le continent compte environ une dizaine d'entreprises technologiques privées valorisées au-dessus du milliard de dollars, et la plupart de ces valorisations sont des valorisations sur papier, datées de leur dernier tour de table, parfois de 2021 ou 2022.

Maintenant, la question intéressante. Qu'ont en commun celles qui y sont arrivées ?

Deux réponses apparaissent, et elles ne décrivent pas la même stratégie.

La première porte est celle du grand marché domestique. Moniepoint sert principalement des commerçants nigérians. MNT-Halan opère d'abord en Égypte. Tyme a construit sa banque numérique en Afrique du Sud avant de se tourner vers l'Asie du Sud-Est. Ces entreprises n'ont pas résolu la fragmentation africaine. Elles l'ont contournée en s'installant dans les rares pays assez grands pour ne pas avoir besoin de la franchir. C'est une observation inconfortable : la voie la plus sûre vers l'échelle en Afrique consiste à ne pas être continental.

La seconde porte est celle de l'infrastructure transfrontalière. Interswitch, Flutterwave, Chipper Cash, Wave, chacune à sa manière, vend la capacité de déplacer de l'argent entre des systèmes qui ne se parlent pas. Elles ne contournent pas la fragmentation, elles la traitent. C'est un métier différent, et un métier dont le prix se mesure en agréments.

Ce qui manque dans les deux colonnes mérite d'être noté. Aucune entreprise de consommation grand public n'a atteint le milliard de dollars en s'étendant à travers de nombreux marchés africains. Aucune. Le seul acteur qui ait sérieusement tenté cette trajectoire est Jumia, et Jumia a passé les dernières années à faire l'inverse.

En octobre 2024, l'entreprise annonce la fermeture de ses opérations en Afrique du Sud et en Tunisie. Les deux pays représentaient 4,5 % du volume brut de marchandises en 2023 et 3,0 % au premier semestre 2024. Neuf marchés africains restaient. En février 2026, retrait d'Algérie, environ 2 % du volume de 2025. Sur l'exercice 2025, Jumia affiche 188,9 millions de dollars de revenus, 818,6 millions de volume brut, 22,6 millions de commandes de biens physiques, et vise un équilibre d'exploitation ajusté au quatrième trimestre 2026. Sept ans après son introduction à New York, l'entreprise la plus connue du commerce en ligne africain réalise un volume inférieur à celui d'une chaîne de distribution régionale européenne, et elle y parvient en réduisant le nombre de pays où elle opère.

Je ne le dis pas contre Jumia. Je le dis parce que c'est l'expérience grandeur nature dont nous disposons. Quelqu'un a essayé d'être continental dans le commerce de détail, avec du capital, une notoriété considérable et une cotation à New York. Le résultat suggère que la difficulté n'était pas dans l'exécution.


Ce que coûte réellement une frontière

J'ai décrit ailleurs les obstacles qu'un fondateur rencontre en passant d'un pays africain à l'autre : agrément national, entité locale, compte bancaire local, intégration de moyens de paiement différents, conformité propre à chaque juridiction, fiscalité, change, correspondance bancaire. Je ne vais pas refaire cette liste. Je voudrais plutôt en tirer une propriété mathématique qui me paraît sous-estimée.

Ces coûts sont fixes.

Trois mois d'instruction d'un dossier d'agrément coûtent la même chose que l'on vise cent mille clients ou dix millions. Les honoraires juridiques d'une implantation ne varient pas avec le chiffre d'affaires espéré. L'intégration technique d'un opérateur de monnaie mobile local est un projet d'ingénierie dont le coût dépend de la qualité de son interface, pas de la taille du pays.

Un coût fixe rapporté à un grand marché est une broutille. Rapporté à un petit marché, il peut excéder la valeur actualisée de ce marché. La conséquence est brutale : la fragmentation ne pénalise pas tout le monde de la même façon, elle pénalise proportionnellement plus les petits pays, c'est-à-dire exactement ceux qui auraient le plus besoin de s'agréger pour exister.

Une startup nigériane peut ignorer le reste du continent pendant dix ans. Une startup congolaise, gabonaise ou béninoise doit devenir régionale très tôt pour avoir un marché, au moment précis où elle en a le moins les moyens. Celui qui a le plus besoin de traverser la frontière est celui qui peut le moins la payer. Ce n'est pas une injustice abstraite, c'est un mécanisme cumulatif qui explique pourquoi le capital, le talent et les entreprises se concentrent là où ils sont déjà.

Le coût de la frontière n'est d'ailleurs pas seulement réglementaire, et l'exemple le plus instructif ne vient pas d'un dossier administratif.

M-Pesa est le produit financier africain le plus célèbre du siècle. Lancé au Kenya en 2007, il y a transformé les usages monétaires d'un pays entier. Vodacom a tenté de l'implanter en Afrique du Sud, un pays voisin, riche, anglophone, du même groupe télécom. L'échec a été complet et le service a été fermé en 2016. Les explications avancées à l'époque tournaient autour d'une structure de marché différente, d'un taux de bancarisation bien plus élevé, d'un réseau de distribution qui ne s'est jamais constitué, d'un cadre réglementaire distinct.

Retenons le fait, indépendamment des explications : le produit financier africain le mieux conçu de sa génération n'a pas franchi une frontière africaine. Si M-Pesa n'y est pas parvenu, l'hypothèse selon laquelle la fragmentation serait une simple friction administrative, surmontable avec un peu de rigueur opérationnelle, devient difficile à tenir.

Il y a enfin le coût monétaire, celui-là chiffré. Selon la Banque mondiale, l'Afrique subsaharienne reste la région la plus chère du monde pour recevoir de l'argent : 8,46 % de frais moyens pour un envoi de 200 dollars au troisième trimestre 2025, contre 6,36 % en moyenne mondiale. Sur les treize corridors mondiaux dépassant 20 % de frais ce trimestre-là, neuf partaient d'Afrique subsaharienne. Et Afreximbank estimait en juillet 2025 que l'inconvertibilité des monnaies africaines entre elles, qui oblige les entreprises à passer par une devise tierce, coûte environ 5 milliards de dollars par an au commerce intra-africain en frais, délais et coûts d'opportunité. La méthodologie de ce chiffre n'est pas publiée en détail, je le signale.

Mettons ces éléments ensemble. La frontière africaine n'est pas une ligne. C'est un multiplicateur de coûts fixes, un obstacle de distribution, un problème de trésorerie et une taxe de change. Quatre choses à la fois.


Le retournement : l'obstacle est le marché

C'est ici que le raisonnement devient intéressant.

Un coût subi par tout le monde, en permanence, dans toutes les transactions, porte un autre nom en économie : un marché. Si traverser une frontière africaine coûte cher à toutes les entreprises du continent, alors l'entreprise qui réduit ce coût vend quelque chose dont personne ne peut se passer.

Revenons aux cinquante licences de Flutterwave. Je les ai présentées en ouverture comme une facture. Elles sont aussi une barrière à l'entrée. Un concurrent qui voudrait offrir le même service devrait refaire le même parcours, pays par pays, avec les mêmes délais et les mêmes coûts juridiques. Ce que la fragmentation prélève à l'entrée, elle le restitue en protection à celui qui a payé.

Cette observation déplace la question sectorielle. On demande souvent quel secteur produira les prochaines licornes africaines, et la réponse est presque toujours « la fintech », ce qui est une description du passé plutôt qu'une prévision. Je propose une autre question : quelles couches manquent pour qu'une entreprise africaine puisse opérer sur le continent sans se reconstruire à chaque frontière ?

Le paiement est la couche la plus avancée, et elle progresse vite. Le Système panafricain de paiement et de règlement opérait en septembre 2026 dans plus de trente pays, avec vingt-quatre banques centrales, plus de deux cents banques commerciales et prestataires de paiement connectés. Ses volumes de transaction auraient progressé d'environ 1 000 % sur un an et leur valeur d'environ 120 %. Ces pourcentages sont spectaculaires et méritent une réserve immédiate : aucune valeur absolue n'est publiée avec eux, et une croissance de 1 000 % sur une base très faible reste une base faible. Ce qui compte n'est pas le taux de croissance, c'est le moment où un paiement entre Douala et Abidjan deviendra aussi banal qu'un virement domestique. Nous n'y sommes pas.

L'identité est la couche suivante, et elle est presque vide. Il n'existe pas de mécanisme continental permettant à une entreprise de vérifier un client d'un pays voisin. La convention de l'Union africaine sur la cybersécurité et la protection des données personnelles, dite convention de Malabo, a été adoptée en 2014 et n'est entrée en vigueur qu'en juin 2023, neuf ans plus tard, avec seize ratifications sur cinquante-cinq États membres. Chaque pays construit donc son propre régime de données, ses propres exigences de localisation, ses propres règles de transfert transfrontalier. La GSMA note d'ailleurs que 24 % des opérateurs de monnaie mobile citent la réglementation sur les transferts de données transfrontaliers comme un frein direct à leur activité.

La logistique, le B2B transfrontalier, l'infrastructure de calcul, la couche linguistique restent à des degrés divers dans le même état : nationales par défaut.

Formulons maintenant la thèse, et prenons le temps de l'attaquer.

Une entreprise qui vend une fonctionnalité peut devenir grande. Une entreprise qui devient une infrastructure dont d'autres entreprises dépendent peut devenir très grande, parce que sa croissance cesse de dépendre de sa propre force commerciale et commence à dépendre de l'activité de tous ceux qui l'utilisent.

L'objection sérieuse arrive ici, et elle est double.

Premièrement : une entreprise dont l'avantage repose sur la complexité réglementaire construit un péage, pas une infrastructure. Si la ZLECAf, la reconnaissance mutuelle des agréments et l'interopérabilité des paiements progressent, l'avantage s'évapore. On aurait alors bâti une rente temporaire sur un dysfonctionnement en voie de résorption.

L'objection est juste, et je crois qu'elle se retourne partiellement. Une entreprise dont le revenu vient des frais de friction meurt effectivement quand la friction disparaît. Une entreprise dont le revenu vient du volume qui transite par elle prospère au contraire quand la friction diminue, parce que le volume augmente. Ces deux modèles se ressemblent aujourd'hui et divergeront violemment demain. La question à poser à toute startup d'infrastructure africaine tient en une phrase : votre chiffre d'affaires augmente-t-il ou diminue-t-il si l'intégration africaine réussit ? Peu de fondateurs se la posent. C'est pourtant elle qui déterminera lesquels seront encore là dans quinze ans.

Deuxièmement : rien ne garantit que le volume arrive. Une couche d'infrastructure sans trafic n'est pas une entreprise, c'est un coût d'investissement. Cette objection, je ne peux pas la réfuter avec les données disponibles. Elle renvoie à la question du commerce intra-africain, que j'aborde plus loin, et qui reste faible.


Le problème du capital, qui n'est pas celui qu'on croit

Une licorne n'est pas seulement une entreprise qui croît vite. C'est une entreprise qui a pu financer cette croissance, puis faire valider ce financement par un marché.

Les chiffres du financement africain doivent être lus avec précaution, parce que les compteurs ne comptent pas la même chose. Partech recense 4,1 milliards de dollars levés par les startups technologiques africaines en 2025, en hausse de 25 %, décomposés en 2,4 milliards de fonds propres sur 462 opérations et 1,6 milliard de dette sur 107 opérations, soit 570 transactions. D'autres compilations, qui appliquent des seuils différents et excluent certains instruments, aboutissent à 3,42 milliards sur 502 opérations. L'écart entre les deux totaux ne traduit pas une erreur, il traduit un désaccord sur le périmètre : que fait-on de la dette, des véhicules de financement d'actifs, des émissions structurées, des sociétés fondées en Afrique mais domiciliées ailleurs ? Je retiens les deux ordres de grandeur plutôt qu'un seul, et j'évite de comparer un total incluant la dette à un total qui l'exclut.

Trois faits résistent à ces divergences.

Le premier est la taille. Entre 2,4 et 4,1 milliards de dollars par an, pour un continent de 1,4 milliard d'habitants. C'est un montant que certaines entreprises technologiques américaines lèvent en une seule opération.

Le deuxième est la concentration. Selon Partech, quatre pays ont capté 72 % des capitaux en 2025, le Kenya en tête avec 1,04 milliard de dollars. Le capital ne se répartit pas sur le continent, il se dépose là où les frictions sont déjà les plus faibles, ce qui renforce précisément le déséquilibre décrit plus haut.

Le troisième est la nature du capital. La dette représentait 41 % des montants en 2025, contre 31 % en 2024 et 17 % en 2019. Cette évolution est souvent présentée comme une maturation du marché, et elle l'est en partie. Elle traduit aussi autre chose : la dette finance des actifs, des stocks, des portefeuilles de crédit, des équipements solaires. Elle ne finance pas l'exploration. Un marché où la part des fonds propres recule est un marché où l'on finance davantage le déploiement de modèles connus et moins la découverte de modèles nouveaux.

Reste la sortie, qui est le véritable goulot. Le capital-risque ne fonctionne pas sans mécanisme de liquidité, et l'Afrique en offre peu. TechCabal Insights recensait quarante-huit opérations de fusion-acquisition au 30 septembre 2025, année record, dont environ 42 % dans la fintech. Les introductions en Bourse technologiques restent exceptionnelles ; Jumia demeure la référence, sur une place américaine. Les sorties les plus citées du continent en vingt-cinq ans restent Thawte pour 575 millions de dollars en 1999, Paystack pour environ 200 millions en 2020, InstaDeep racheté par BioNTech en 2023. Un investisseur qui immobilise des fonds pendant huit ans a besoin de savoir comment il sortira. Quand la réponse tient en trois noms sur un quart de siècle, le coût du capital monte pour tout le monde, y compris pour les entreprises saines.

Il faut ajouter à cela un problème de mesure que l'on mentionne rarement, et qui frappe directement le statut de licorne.

Le seuil du milliard est libellé en dollars. Les revenus, eux, sont libellés en monnaie locale. En 2023, le naira a perdu environ 55 % de sa valeur face au dollar. Une entreprise nigériane qui aurait doublé son chiffre d'affaires en naira cette année-là aurait à peine maintenu sa position en dollars. Sa performance opérationnelle était excellente. Sa performance mesurée était nulle.

Une partie de ce que nous appelons la sous-performance des entreprises africaines est donc un effet de conversion, pas un effet d'exploitation. Cela n'annule pas le problème, puisque le capital international se libelle effectivement en dollars et que le risque de change est réel. Mais cela oblige à une prudence de langage : quand on dit qu'une entreprise africaine « n'a pas atteint le milliard », il faut préciser dans quelle monnaie, à quelle date, et avec quel taux.


Ce qu'un marché doit posséder

La comparaison internationale est utile à condition de ne pas servir de modèle à recopier. Je ne cherche pas ce que l'Afrique devrait imiter. Je cherche ce qu'un espace économique doit contenir pour qu'une entreprise puisse y grandir sans se reconstruire à chaque frontière.

Les États-Unis offrent le cas le plus simple : une monnaie, une langue commerciale dominante, un droit fédéral des contrats, un marché de capitaux profond, et un marché de consommation riche et homogène. Les différences entre États existent, notamment en matière de licences financières, mais elles n'obligent pas à refaire le produit.

L'Europe offre le cas le plus instructif, parce qu'elle est partie d'une situation de fragmentation. Vingt-sept États, vingt-quatre langues officielles, des systèmes juridiques hérités de traditions différentes. Ce qu'elle a construit n'est pas une uniformité, c'est un principe de reconnaissance mutuelle : un agrément délivré par un régulateur national vaut dans les autres, un virement en euros coûte le même prix qu'il soit domestique ou transfrontalier. L'Europe n'a pas supprimé ses frontières, elle a rendu leur franchissement bon marché. La nuance est décisive pour l'Afrique, parce qu'elle signifie que l'intégration ne suppose pas l'unification politique.

L'Inde offre le cas le plus pertinent en termes de contraintes. Un pays immense, pauvre en revenu par habitant, divers linguistiquement, à faible bancarisation il y a quinze ans. Sa réponse n'a pas consisté à attendre l'enrichissement, mais à construire des couches numériques communes : un système d'identité de masse, puis un rail de paiement interopérable, UPI, opéré sous une autorité unique. En août 2026, UPI a traité 24,51 milliards de transactions pour 29,82 trillions de roupies sur un seul mois, selon les données de la NPCI. Ce qui compte ici n'est pas le chiffre, c'est la nature de la chose : un entrepreneur indien construit sur une couche qu'il n'a pas à financer, et qui fonctionne partout dans le pays.

Notons au passage ce que la comparaison indienne ne dit pas. Elle ne dit pas que l'infrastructure publique numérique produit mécaniquement des géants privés, ni que toutes les briques indiennes ont réussi : plusieurs couches lancées après UPI et Aadhaar peinent à trouver leur usage. La leçon est plus étroite et plus solide : quand une couche commune existe, le coût d'entrée de milliers d'entreprises baisse en même temps.

L'Asie du Sud-Est fournit un dernier repère, plus ambigu. La région reste fragmentée en juridictions et en monnaies, et elle a néanmoins produit des plateformes régionales d'envergure. Cela affaiblit l'idée qu'un marché unique serait une condition nécessaire absolue. Cela suggère plutôt qu'il existe un seuil : au-delà d'un certain niveau de revenu, de densité urbaine et de qualité logistique, la fragmentation devient franchissable parce que chaque marché pris isolément justifie l'investissement.

Ce détour permet de nommer ce qui manque. Un marché praticable suppose au minimum quatre choses : une identité vérifiable à distance, un moyen de faire circuler l'argent, une reconnaissance des autorisations d'un pays à l'autre, une logistique dont le coût ne double pas à la frontière. L'Afrique dispose aujourd'hui d'un début de la deuxième. Les trois autres sont à construire.


La ZLECAf, sans enthousiasme et sans mépris

La Zone de libre-échange continentale africaine est régulièrement présentée comme la réponse. Elle mérite mieux que l'enthousiasme et mieux que le scepticisme réflexe.

Les chiffres d'abord. Cinquante États membres de l'Union africaine avaient déposé leurs instruments de ratification au 7 septembre 2026, selon le décompte de tralac. C'est considérable politiquement. Mais la ratification n'est pas l'application : en mars 2026, environ vingt-cinq pays avaient effectivement publié leurs listes tarifaires permettant de réclamer un traitement préférentiel. Sur les règles d'origine, qui déterminent quels produits bénéficient réellement de l'accord, 92,43 % des lignes étaient convenues en juillet 2025, les blocages restants portant sur le textile, l'habillement et l'automobile, c'est-à-dire sur les secteurs les plus susceptibles d'industrialiser un pays. Et le nombre de certificats d'origine émis depuis le lancement se comptait en milliers, environ 8 400 au début de 2026.

Huit mille quatre cents certificats pour un continent. Ce chiffre dit l'essentiel sur la distance entre le cadre juridique et la pratique commerciale.

Le commerce intra-africain se situait entre 213,8 et 220 milliards de dollars en 2025 selon les estimations disponibles, soit une fraction modeste du commerce total du continent, dont la valeur marchande approchait 1 500 milliards de dollars d'après le rapport d'Afreximbank pour 2025. Des projections évoquent un potentiel considérablement supérieur en cas de mise en œuvre complète. Je les mentionne sans les reprendre à mon compte : ce sont des scénarios de modèle, pas des mesures.

Ce que la ZLECAf peut traiter est réel : les droits de douane, les règles d'origine, à terme les protocoles sur les services, le commerce numérique et l'investissement. Ce qu'elle ne traite pas directement est tout aussi réel : la reconnaissance mutuelle des agréments sectoriels, l'interopérabilité des systèmes de paiement, les régimes de données nationaux, les coûts logistiques, les écarts de pouvoir d'achat, la qualité des ports et des routes, les barrières non tarifaires que sont les contrôles, les normes et les paiements informels aux frontières.

Un accord commercial abaisse le prix des marchandises qui traversent. Il ne crée pas l'infrastructure par laquelle elles traversent. Pour une startup technologique, dont le produit n'est ni un conteneur ni un droit de douane, l'effet direct de la ZLECAf est d'ailleurs faible à court terme. L'effet indirect, si le commerce intra-africain augmente réellement, est en revanche considérable : c'est exactement le volume dont dépend la viabilité des couches d'infrastructure décrites plus haut.


Pourquoi voulons-nous des licornes ?

Il faut maintenant remettre en cause le mot lui-même, parce que nous l'avons importé sans l'examiner.

Le terme vient d'Aileen Lee, investisseuse américaine, dans un article publié en novembre 2013. Elle y recensait les entreprises logicielles américaines fondées depuis 2003 et valorisées plus d'un milliard de dollars. Elle en trouvait trente-neuf, soit environ quatre par an, représentant à peu près 0,07 % des startups logicielles financées par du capital-risque. Le mot « licorne » a été choisi précisément pour désigner une anomalie statistique, quelque chose d'aussi rare qu'un animal mythologique.

Nous avons transformé un indicateur de rareté en objectif de politique publique. C'est une opération intellectuelle étrange.

Ensuite, une valorisation mesure ce que le dernier investisseur entrant a accepté de payer pour une fraction du capital, à une date donnée, dans des conditions de marché données. Elle ne mesure ni le chiffre d'affaires, ni la rentabilité, ni les emplois créés, ni l'utilité stratégique, ni la solidité. Une entreprise peut valoir un milliard et n'employer que quelques centaines de personnes hors de son pays d'origine. Une autre peut n'être valorisée que trois cents millions et transporter la moitié des paiements marchands d'un pays.

Pour l'Afrique, la distinction pertinente n'est donc pas entre grandes et petites entreprises. Elle est entre entreprises valorisées et entreprises structurantes.

Une entreprise structurante possède au moins une de ces trois propriétés : d'autres entreprises dépendent d'elle pour fonctionner ; elle réduit durablement un coût subi par l'ensemble de l'économie ; sa disparition créerait un vide que personne ne comblerait rapidement. Un opérateur de paiement interbancaire est structurant. Un réseau de distribution rurale est structurant. Une place de marché B2B qui fait baisser le coût d'approvisionnement de dizaines de milliers de commerçants est structurante. Rien de tout cela n'exige un milliard de valorisation.

L'objection évidente : si la valorisation n'est pas le critère, qui financera la croissance ? Elle est solide. Les valorisations élevées ne sont pas décoratives, elles permettent de lever davantage, de recruter, d'absorber des pertes pendant la phase de construction. Une infrastructure coûte cher et se construit à perte pendant des années. Le capital-risque, avec ses défauts, reste le seul instrument capable de financer un actif dont la valeur n'apparaît qu'après son déploiement complet.

Je ne propose donc pas de renoncer aux licornes. Je propose de cesser de les traiter comme un objectif, et de les traiter pour ce qu'elles sont : un effet secondaire. Là où un marché existe, où le capital circule et où une entreprise devient indispensable à des milliers d'autres, une valorisation élevée finit par apparaître. L'inverse n'est pas vrai. On n'a jamais construit un marché en produisant des valorisations.


Ce qui reste incertain

Je dois signaler honnêtement les endroits où mon raisonnement s'appuie sur des sables mouvants.

La thèse de la fragmentation comme contrainte principale n'est pas démontrée, elle est étayée. Une objection sérieuse subsiste : le Nigeria compte plus de deux cents millions d'habitants et un cadre réglementaire unique, et n'a pourtant produit qu'une poignée d'entreprises au-dessus du milliard. Si la frontière était le seul obstacle, ce pays aurait dû en produire davantage. Cela suggère qu'au moins deux autres contraintes agissent simultanément : le pouvoir d'achat et la profondeur du financement. Je crois que les trois se renforcent mutuellement, mais je ne peux pas en établir la hiérarchie avec les données disponibles.

Il existe aussi une hypothèse que je ne peux ni écarter ni confirmer : celle selon laquelle la technologie contourne progressivement la fragmentation sans qu'il soit besoin de la résoudre institutionnellement. Les interfaces de programmation, les prestataires de conformité, les stablecoins, le travail à distance déplacent effectivement certaines barrières. Il est trop tôt pour savoir si ces contournements constituent une solution durable ou une adaptation coûteuse à un problème non résolu.

Enfin, les données elles-mêmes sont inégales. Les chiffres de financement varient selon les compteurs. Les valorisations privées sont déclaratives. Les statistiques de commerce intra-africain excluent une partie substantielle des échanges informels transfrontaliers, dont on sait qu'ils sont importants sans savoir précisément de combien. Toute analyse du sujet travaille avec cette imprécision, et je préfère l'annoncer plutôt que de donner à mes conclusions une netteté qu'elles n'ont pas.


Ce que je retiens

Revenons à la question de départ. L'Afrique est-elle pensée pour les licornes ?

Non, et la formulation même est révélatrice. Un marché n'est pas « pensé » pour produire des entreprises d'un certain type. Il possède ou ne possède pas les caractéristiques qui rendent leur apparition probable. L'Afrique possède la démographie, une urbanisation rapide, une adoption numérique réelle bien qu'incomplète, et des entrepreneurs dont la qualité n'est plus un sujet de débat sérieux. Il lui manque les couches qui transforment cinquante-quatre marchés en un espace économique praticable.

C'est pourquoi je crois que la question « où est la prochaine licorne africaine ? » est une question paresseuse. Elle cherche un lauréat. La question sérieuse cherche une condition : que faut-il construire pour qu'un entrepreneur africain puisse considérer l'Afrique comme son marché domestique ?

Si cette question est la bonne, alors les entreprises les plus importantes du continent dans les vingt prochaines années ne seront pas nécessairement les plus visibles. Ce seront celles qui auront réduit la distance économique entre les Africains : le coût de payer quelqu'un dans un autre pays, le coût de le vérifier, le coût de lui livrer quelque chose, le coût de contracter avec lui.

Il y a une dernière frontière dont on parle peu, parce qu'elle ne figure sur aucune carte réglementaire. Deux entrepreneurs africains qui veulent commercer et qui ne partagent aucune langue de travail commune ont, entre eux, une frontière aussi réelle qu'un poste de douane. Elle ne se traite ni par un accord commercial, ni par un rail de paiement. Je construis moi-même dans ce domaine, et je me garderai donc d'en tirer une démonstration : je signale seulement que si l'on prend au sérieux l'idée que la fragmentation est un coût, alors la fragmentation linguistique en est un, et qu'elle n'apparaît dans aucun des documents institutionnels que j'ai lus pour cet essai.

La licorne, dans tout cela, est une conséquence. Elle arrive quand le reste est en place. Nous avons passé une décennie à la chercher, et assez peu de temps à construire les conditions qui la rendraient banale.

Question ouverte : parmi les couches manquantes évoquées ici, identité, paiement, reconnaissance des agréments, logistique, langue, laquelle changerait le plus votre propre activité si elle existait demain matin ?


Sources principales

Partech, 2025 Africa Tech VC Report : 4,1 milliards de dollars levés en 2025, dont 2,4 milliards en fonds propres et 1,6 milliard en dette, 570 opérations, 72 % des capitaux dans quatre pays, Kenya en tête à 1,04 milliard. Compilation alternative (Startup Map Africa, à partir de TechCabal Insights, Africa: The Big Deal et Nairametrics) : 3,42 milliards sur 502 opérations, périmètre différent.

Afridigest, liste des licornes africaines, septembre 2025 (neuf entreprises, définition stricte). Multiples.vc, recensement de septembre 2026 (treize entités, périmètre élargi incluant des sociétés cotées). L'écart est méthodologique.

Jumia Technologies AG : communiqué du 16 octobre 2024 sur les retraits d'Afrique du Sud et de Tunisie (4,5 % du GMV 2023, 3,0 % au premier semestre 2024) ; résultats de l'exercice 2025 publiés le 10 février 2026 (188,9 millions de dollars de revenus, 818,6 millions de GMV, 22,6 millions de commandes, retrait d'Algérie représentant environ 2 % du GMV 2025).

The Guardian Nigeria, 15 février 2026 : Flutterwave déclare détenir plus de cinquante licences dans plus de trente-cinq pays.

GSMA, The Mobile Economy Africa 2026 : 37 % de la population africaine utilisant l'internet mobile en 2025, près d'un milliard de personnes hors ligne, contribution du mobile estimée à 240 milliards de dollars. GSMA, State of the Industry Report on Mobile Money 2026, 24 mars 2026 : 2 000 milliards de dollars de transactions mondiales en 2025, 2,3 milliards de comptes enregistrés, 593 millions de comptes actifs à trente jours, 24 % des opérateurs citant la réglementation sur les transferts de données transfrontaliers comme un frein.

Banque mondiale, Remittance Prices Worldwide, troisième trimestre 2025 : coût moyen mondial de 6,36 % pour un envoi de 200 dollars, 8,46 % vers l'Afrique subsaharienne, région la plus chère du monde.

Afreximbank et PAPSS, communiqué du 7 juillet 2025 sur l'African Currency Marketplace : estimation de 5 milliards de dollars annuels de coûts liés à l'inconvertibilité des monnaies africaines, méthodologie non publiée. État du réseau PAPSS en septembre 2026 : plus de trente pays, vingt-quatre banques centrales, plus de deux cents institutions financières ; croissance annoncée de l'ordre de 1 000 % en volume et 120 % en valeur, sans base absolue publiée.

tralac, état des ratifications de la ZLECAf au 7 septembre 2026 : cinquante États ayant déposé leurs instruments. Données d'application : environ vingt-cinq pays ayant publié leurs listes tarifaires en mars 2026, 92,43 % des lignes de règles d'origine convenues en juillet 2025, environ 8 400 certificats d'origine émis. Afreximbank, African Trade Report 2025 : commerce africain total proche de 1 500 milliards de dollars ; commerce intra-africain estimé entre 213,8 et 220 milliards en 2025 selon les sources.

Convention de l'Union africaine sur la cybersécurité et la protection des données personnelles (convention de Malabo), adoptée en 2014, entrée en vigueur le 8 juin 2023, seize ratifications.

Aileen Lee, « Welcome to the Unicorn Club », TechCrunch, 2 novembre 2013 : trente-neuf entreprises américaines identifiées, environ quatre par an, soit 0,07 % des startups logicielles financées par capital-risque.

NPCI, données d'août 2026 relayées par Business Standard : 24,51 milliards de transactions UPI pour 29,82 trillions de roupies sur le mois.

TC Insights (TechCabal), état des sorties en Afrique au 30 septembre 2025 : quarante-huit opérations de fusion-acquisition recensées sur l'année, 42 % dans la fintech, introductions en Bourse technologiques rares.

Afridigest et Rest of World sur l'effet de la dépréciation du naira (environ 55 % face au dollar en 2023) sur les revenus et valorisations en dollars des startups nigérianes.

Fonds monétaire international, World Economic Outlook et Regional Economic Outlook Sub-Saharan Africa, avril 2026, pour les agrégats de PIB. Le total continental retenu, de l'ordre de 2 800 à 3 000 milliards de dollars, est un ordre de grandeur et non une mesure consolidée officielle.

Sur l'échec de M-Pesa en Afrique du Sud et l'arrêt du service par Vodacom en 2016 : couverture de presse sud-africaine de l'époque (News24, MyBroadband, ITWeb).


Moïse Bienheureux Selph présente le journal et l'émission Africa Tech sur Ifrikya FM. Il est fondateur de Lobaka.

Moïse B. Selph

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Moïse Bienheureux Selph anchors the news and hosts Africa Tech on Ifrikya FM. He is the founder of Lobaka.