Africa speaks two thousand languages. Its digital world speaks five.
Africa’s digital divide has long been measured in coverage rates and gigabyte prices. The next one will be measured in languages.
J’ai grandi à Brazzaville, où l’on passe du lingala au kituba au français dans la même phrase sans y penser. Je vis à Alger, où l’on passe de la darija à l’arabe littéraire au tamazight au français avec la même aisance. Entre les deux, quatre mille sept cents kilomètres et pas une seule langue commune à la rue.
Cette expérience n’a rien d’exceptionnel — c’est la condition ordinaire de centaines de millions d’Africains. Ce qui est remarquable, c’est qu’aucun des outils numériques que j’utilise quotidiennement dans ces deux villes n’en tient compte.
Le déséquilibre, en une phrase
Le continent compte environ deux mille langues, soit près d’un tiers des langues vivantes du monde. Le Nigeria à lui seul en abrite plus de cinq cents.
Une poignée d’entre elles disposent d’une existence numérique sérieuse — outils de traduction fiables, reconnaissance vocale, correcteurs, contenus abondants, présence dans les modèles de langue. L’arabe, l’afrikaans, le swahili, l’amharique, le haoussa et quelques autres. Toutes les autres, y compris des langues parlées par des dizaines de millions de personnes, existent numériquement à l’état de trace.
Le lingala est parlé par plusieurs dizaines de millions de locuteurs dans le bassin du Congo. Essayez de dicter un message dans cette langue à votre téléphone. Essayez d’obtenir une traduction fiable d’un document administratif. Essayez de trouver une notice de médicament.
Le cercle qui se referme
Le mécanisme est simple, et c’est ce qui le rend redoutable.
Les systèmes de traitement automatique des langues apprennent sur des corpus. Les corpus proviennent massivement du web. Le web reflète ce qui s’écrit en ligne. Or la plupart des langues africaines sont principalement orales, ou écrites dans des contextes — familiaux, oraux, radiophoniques — qui ne laissent pas de trace textuelle indexable.
Peu de textes disponibles produit des modèles médiocres. Des modèles médiocres produisent des outils inutilisables. Des outils inutilisables ne donnent à personne de raison d’écrire dans cette langue en ligne. Ce qui produit peu de textes disponibles.
La boucle se referme sur elle-même, et chaque année qui passe creuse l’écart avec les langues bien dotées, dont les corpus grossissent pendant que les autres stagnent. Ce n’est pas une inégalité stable, c’est une inégalité qui s’aggrave mécaniquement.
Des chercheurs africains l’ont compris avant tout le monde. La communauté Masakhane, née sur le continent, travaille depuis plusieurs années à constituer des corpus, des jeux d’évaluation et des modèles pour les langues africaines, avec des moyens sans commune mesure avec ceux des grands laboratoires. C’est un travail remarquable et structurellement sous-financé.
Ce que cela coûte, concrètement
On parle souvent de ce sujet en termes patrimoniaux — préserver, célébrer, transmettre. Ces mots sont justes mais ils affaiblissent l’argument, parce qu’ils rangent la question au rayon de la culture, là où elle appartient au rayon de l’accès aux droits.
En santé, une campagne de prévention diffusée dans une langue que la population cible ne maîtrise pas est une campagne qui n’a pas eu lieu. Pendant les crises sanitaires, l’information vitale circule par la radio en langues locales, pendant que les portails officiels restent unilingues.
Dans les services publics, la numérisation avance vite sur le continent — état civil, impôts, diplômes, identité. Presque toujours dans la langue officielle héritée. Pour un citoyen qui la parle mal, la dématérialisation ne supprime pas le guichet : elle le remplace par un mur, et par un intermédiaire payant.
Dans les services financiers, l’inclusion repose sur des interfaces. Un utilisateur qui ne comprend pas complètement l’écran qu’il valide ne devient pas un client autonome ; il devient un client dépendant, et vulnérable à la fraude.
Dans l’agriculture, les conseils météorologiques, phytosanitaires et de prix de marché arrivent par SMS ou par application, en français ou en anglais, à des producteurs qui pensent, comptent et négocient dans une autre langue.
Chaque fois, le même schéma : le service existe, l’infrastructure existe, le téléphone existe — et l’usage n’a pas lieu.
L’oral comme voie de contournement
Il y a une raison d’être optimiste, et elle est mal exploitée.
Si le texte est le format qui pénalise les langues africaines, la voix est celui qui pourrait les rétablir. Une langue orale reste une langue pleinement fonctionnelle : elle a un vocabulaire, une grammaire, des locuteurs. Ce qui lui manque, c’est un canal numérique adapté à sa nature.
Les interfaces vocales offrent ce canal. Elles permettraient d’accéder à un service administratif, à une information sanitaire ou à un compte bancaire sans passer par l’écrit, donc sans passer par l’alphabétisation dans une langue étrangère.
L’obstacle est connu : la reconnaissance vocale exige encore plus de données annotées que le texte, et pour beaucoup de langues africaines ces données n’existent pas. Mais il existe une ressource considérable que personne n’a pensé à mobiliser sérieusement : les archives des radios africaines. Des décennies d’émissions, dans des dizaines de langues, avec des locuteurs natifs, dans des conditions d’enregistrement propres.
Je travaille dans une radio qui diffuse en cinq langues. Je sais ce que représentent ces archives. Ce sont, littéralement, les corpus qui manquent — dormant sur des serveurs, sans annotation, sans cadre juridique de réutilisation, sans personne pour faire le lien entre les diffuseurs et les chercheurs.
Il y a là un chantier panafricain à monter, et il coûterait une fraction de ce que coûte un centre de données.
La bonne façon de poser le problème
Tant que la question linguistique sera traitée comme un sujet culturel, elle restera financée comme un sujet culturel, c’est-à-dire mal.
Il faut la poser autrement. Une entreprise qui ne peut pas s’adresser à ses clients dans la langue où ils réfléchissent perd des clients. Un État qui ne peut pas s’adresser à ses administrés dans la langue où ils vivent produit de l’exclusion administrative, donc de la défiance. Une institution qui organise un sommet sans maîtriser sa chaîne linguistique perd en qualité de décision.
La langue n’est pas un supplément d’âme du numérique africain. C’est sa couche d’accès.
On a passé vingt ans à construire des câbles, des antennes et des réseaux pour connecter le continent. C’était nécessaire, et cela a largement réussi. Mais on peut être parfaitement connecté et rester dehors, si tout ce qui circule sur le réseau est écrit dans une langue que l’on ne parle pas.
La prochaine fracture numérique africaine ne sera pas une fracture d’accès. Elle a déjà commencé, et c’est une fracture de langue.