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Moïse B. Selph
Infrastructure9 min read

The national data centre is not enough

Every sovereign data centre announcement is hailed as a victory. Digital sovereignty is not measured in square metres of clean room.


En deux ans d’antenne, j’ai couvert la même annonce une dizaine de fois. Le décor change, le communiqué ne change pas. Un chef d’État coupe un ruban devant un bâtiment neuf, on parle de « fin de la dépendance », de « données rapatriées », de « souveraineté retrouvée ». Le Gabon a inauguré son premier centre de données national. Le Burkina Faso travaille sur ses propres infrastructures et sur BurkinOS. La Guinée a repris la main sur son domaine de premier niveau, le .gn. L’Algérie affiche une ambition d’intelligence artificielle adossée à une doctrine de souveraineté technologique.

Ces décisions sont bonnes. Elles sont aussi très largement insuffisantes, et je crois qu’il faut le dire clairement, parce que la confusion entre posséder une infrastructure et contrôler une infrastructure coûtera cher au continent.

Six couches, une seule bâtie

Un système d’information souverain suppose la maîtrise de six couches. Le bâtiment n’en est qu’une.

Il y a le physique : le terrain, les murs, l’alimentation électrique, le refroidissement. C’est la couche que l’on inaugure, et la seule qui se photographie.

Il y a le réseau : par où entrent et sortent les paquets, qui opère le transit, où se trouvent les points d’échange, quelle est la topologie réelle des routes.

Il y a le matériel : serveurs, commutateurs, disques, et surtout leurs micrologiciels. Un serveur acheté à un intégrateur étranger arrive avec un BIOS, un contrôleur d’administration à distance et une chaîne de mise à jour que l’acheteur ne maîtrise pas.

Il y a le logiciel d’infrastructure : hyperviseur, orchestrateur, système de stockage, supervision. Presque toujours sous licence étrangère, souvent avec des dépendances de télémétrie.

Il y a l’exploitation : les équipes qui tiennent la production à trois heures du matin. C’est la couche la plus difficile à construire et la moins financée.

Il y a enfin le droit : sous quelle juridiction tombent les données, quel contrat lie l’État à l’intégrateur, qui détient les clés de chiffrement, et que se passe-t-il en cas de litige.

Un pays qui construit la première couche et achète les cinq autres n’a pas gagné sa souveraineté. Il a déplacé sa dépendance de l’étranger vers son propre territoire — ce qui est un progrès réel en matière de latence, d’emploi et de résilience, mais qui ne change presque rien au rapport de force.

Le problème du routage, dont personne ne parle

S’il fallait ne retenir qu’une chose, ce serait celle-ci.

Pendant longtemps, une part considérable du trafic internet échangé entre deux pays africains voisins transitait physiquement par l’Europe. Un courriel envoyé d’un opérateur à un autre dans la même sous-région remontait vers Marseille, Londres ou Amsterdam, puis redescendait. Le phénomène a un nom dans le métier : le tromboning.

Les conséquences sont concrètes. La latence explose, ce qui dégrade tous les services interactifs. Le coût augmente, car le transit international se paie. Et surtout, des communications strictement intra-africaines deviennent observables depuis des juridictions tierces.

La réponse technique existe et elle est connue : multiplier les points d’échange internet nationaux et régionaux, y faire venir les opérateurs et les fournisseurs de contenu, développer le peering local. C’est peu coûteux comparé à un centre de données, cela produit des gains immédiats et mesurables, et cela ne fait l’objet d’aucune inauguration présidentielle — parce qu’un point d’échange, visuellement, c’est une baie dans une salle.

Le vrai indicateur de souveraineté n’est pas où sont mes serveurs, mais par où passent mes paquets.

Le domaine national, exemple d’une souveraineté peu coûteuse

Le rapatriement du .gn guinéen mérite plus d’attention qu’il n’en a reçu, parce qu’il illustre une souveraineté qui ne coûte presque rien et qui produit beaucoup.

Un domaine de premier niveau national, c’est le nom du pays sur internet. Historiquement, plusieurs domaines africains ont été délégués à des entités ou à des personnes situées hors du continent, dans des conditions négociées à une époque où personne ne mesurait ce que cela impliquait. Celui qui administre le registre décide qui obtient un nom, à quel prix, sous quelles conditions, et détient l’infrastructure DNS qui fait exister ces noms.

Reprendre la main sur son registre, c’est reprendre la main sur l’identité numérique de ses institutions, de ses entreprises et de ses administrations. Cela suppose des compétences techniques, un cadre juridique et une gouvernance — pas des centaines de millions.

Aucune photographie n’accompagne ce genre de décision. C’est pourtant l’une des plus structurantes qu’un État puisse prendre.

Ce qu’il faudrait mesurer

Si l’on voulait évaluer sérieusement la souveraineté numérique d’un pays africain, je propose que l’on regarde ceci plutôt que le nombre de centres de données.

La part du trafic national qui reste national. Le nombre de points d’échange actifs et le nombre d’opérateurs qui y sont réellement raccordés. La proportion de contenus les plus consultés du pays qui sont mis en cache localement. Le nombre d’ingénieurs système capables d’exploiter une infrastructure critique sans assistance extérieure. La maîtrise du registre du domaine national. L’existence d’une autorité de protection des données dotée de moyens réels. Et la clause juridique qui détermine, dans les contrats d’infogérance, qui détient les clés de chiffrement.

Aucun de ces indicateurs ne se prête à une cérémonie. Tous se prêtent à une vérification.

Ce que je ne dis pas

Je ne dis pas que les centres de données nationaux sont inutiles. Ils réduisent la latence, créent des emplois qualifiés, ouvrent un marché local d’hébergement et donnent à l’État un levier de négociation. Le Gabon a eu raison. Le Burkina Faso a raison.

Je dis qu’un ruban coupé n’est pas une souveraineté acquise, et qu’un pays qui s’arrête à la première couche aura dépensé beaucoup pour un résultat qu’il croira plus grand qu’il n’est.

La souveraineté numérique ne s’inaugure pas. Elle se construit couche par couche, sur dix ans, avec des ingénieurs qu’il faut former, des contrats qu’il faut renégocier et des routes qu’il faut ramener chez soi. C’est moins photogénique. C’est ce qui compte.

Moïse Bienheureux Selph anchors the news and hosts Africa Tech on Ifrikya FM. He is the founder of Lobaka.