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Moïse B. Selph
Économie · PaiementsSérie · 7 épisodes58 min de lecture

Quinze dinars retirés pour un dinar dépensé

En Algérie, en 2025, on a retiré aux distributeurs automatiques quinze fois plus d’argent qu’on n’en a dépensé électroniquement chez un commerçant.


Épisode 1 — Le chauffeur qui préfère 1 500 dinars

Deux sommes identiques, deux comportements différents.

Il est vingt et une heures. La course est acceptée, le chauffeur apparaît sur la carte, il approche. Puis la course est annulée. Je recommence. Même quartier, même heure, même destination. Deuxième annulation.

Je change une seule chose : le mode de paiement. Je passe du portefeuille électronique aux espèces. Le chauffeur suivant vient, fait la course, prend ses billets, s'en va.

Je ne prétends pas avoir mené une expérience. J'ai simplement remarqué quelque chose, plusieurs fois, et suffisamment souvent pour que la question s'installe. Il faut le dire tout de suite et le tenir jusqu'au bout de cette série : aucune donnée publique n'existe en Algérie sur les taux d'annulation par mode de paiement. Ni la Banque d'Algérie, ni le GIE Monétique, ni les plateformes ne publient cela. Ce que je décris est une observation d'usager. Elle peut être exacte et rester non prouvée. Elle peut aussi être un biais de mémoire : on se souvient des annulations qui confirment une intuition et on oublie les autres.

Ce qui m'intéresse n'est donc pas de prouver l'observation. C'est la question qu'elle pose, et cette question tient debout même si mon observation est fausse.

Voici la question.

Une course à 1 500 dinars payée en espèces et une course à 1 500 dinars payée électroniquement mobilisent le même trajet, le même carburant, le même temps, la même usure du véhicule, le même client. Le montant inscrit est identique. Pourquoi un travailleur rationnel traiterait-il ces deux courses différemment ?

Il y a trois réponses réflexes. Elles sont fausses toutes les trois, et il faut expliquer pourquoi, parce que ce sont elles qui empêchent de voir le problème.

Les trois mauvaises réponses

La première : les gens n'aiment pas la technologie. Le chauffeur qui annule ma course utilise une application de géolocalisation, un système de navigation, une messagerie, un système de notation, et il a accepté la course en trois secondes sur un écran tactile. L'hypothèse de la technophobie s'effondre à l'instant où on la formule. Le refus ne porte pas sur l'outil. Il porte sur ce que l'outil lui remet à la fin.

La deuxième : c'est culturel, les Algériens préfèrent le cash. Cette explication a le défaut d'être invérifiable et le défaut, plus grave, d'être inutile. Admettons que l'attachement culturel existe. Une préférence culturelle est stable : elle s'applique le matin comme le soir, aux petites courses comme aux grandes. Or le comportement observé est conditionnel. Le même chauffeur, le même soir, à quelques minutes d'intervalle, accepte une course et refuse l'autre. Une préférence stable ne peut pas expliquer un comportement variable. C'est une règle élémentaire de raisonnement, et elle suffit à écarter l'argument culturel comme explication principale. On peut le garder comme facteur d'ambiance. Pas comme cause.

La troisième : l'économie informelle explique tout. Celle-là est sérieuse et je vais y revenir longuement, parce qu'elle mérite mieux qu'un rejet. Mais telle qu'on l'énonce d'ordinaire, elle ne dit rien : « l'informel explique tout » est une formule qui remplace une explication par un nom. Il faudra la décomposer en mécanismes précis, et l'un d'eux, la traçabilité fiscale, est probablement la meilleure objection à ma propre thèse. Je la traiterai à sa place, dans l'épisode 5.

Ce qui reste quand on enlève les mauvaises réponses

Si le montant est identique et si le refus n'est ni technophobe, ni culturel, ni automatiquement informel, alors la différence est ailleurs. Elle n'est pas dans le montant reçu. Elle est dans ce qu'il devient.

Formulons l'hypothèse avec précision, parce que sa précision est tout ce qu'elle a :

Recevoir 1 500 dinars sur un portefeuille électronique et recevoir 1 500 dinars en billets ne produisent pas la même capacité de dépense dans les heures qui suivent.

Cette formulation a un mérite. Elle est testable, au moins en principe. Il suffirait de savoir ce qu'un chauffeur peut faire, entre vingt et une heures et le lendemain matin, avec l'un et avec l'autre. Où le carburant s'achète-t-il électroniquement ? Le repas ? La recharge téléphonique ? Le remboursement d'une avance prise chez un proche ? Le billet donné à la maison ?

Je n'ai pas encore la réponse. Je sais seulement qu'elle ne se trouve pas dans la technologie de paiement, mais dans la géographie de l'acceptation.

Une objection immédiate

On me dira, et à juste titre, qu'il existe une explication beaucoup plus simple, qui n'a rien à voir avec la monnaie.

Une course payée en espèces met l'argent dans la poche du chauffeur immédiatement. Une course payée électroniquement le crédite sur un compte dont la plateforme est l'intermédiaire, et dont elle prélève sa commission selon des modalités qui lui appartiennent. Le chauffeur ne refuserait pas la monnaie électronique. Il refuserait d'être payé par un tiers qui se sert au passage et qui décide du calendrier.

Cette objection est excellente. Elle est peut-être vraie. Elle a ceci de gênant qu'elle expliquerait le comportement sans avoir besoin de ma thèse. Je la garde en réserve pour l'épisode 6, où j'examinerai les architectures de paiement des plateformes, et je préviens dès maintenant que je n'ai pas les données pour l'écarter.

Notons seulement, pour l'instant, que les deux explications ne s'excluent pas. Un chauffeur peut à la fois préférer que la plateforme ne soit pas son banquier et avoir besoin de billets ce soir. Les deux raisons pointent dans la même direction, ce qui rend le comportement d'autant plus rationnel et d'autant plus difficile à attribuer à une cause unique.

Ce que cet épisode établit

Rien, et c'est volontaire.

Il établit seulement qu'un comportement qui paraît irrationnel, refuser un revenu identique, ne peut pas être expliqué par les trois raisons qu'on invoque d'ordinaire. Et qu'il reste, une fois ces raisons écartées, une piste sérieuse : deux sommes nominalement égales peuvent ne pas avoir la même valeur pratique.

Cette phrase a l'air d'une évidence. Elle ne l'est pas. Elle contredit la définition scolaire de la monnaie, qui la présente comme une unité de compte homogène : un dinar est un dinar. Si un dinar électronique et un dinar en billets ne valent pas la même chose pour la même personne au même moment, alors quelque chose dans notre définition de la monnaie est incomplet.

C'est ce quelque chose que l'épisode suivant va chercher.

Question ouverte : avez-vous déjà refusé, reporté ou modifié une transaction non pas à cause de son montant, mais à cause de la forme sous laquelle vous alliez recevoir l'argent ?

Épisode 2 : pourquoi recevoir une somme et en disposer sont deux choses différentes.


Épisode 2 — L'argent n'est pas seulement de l'argent

Valeur nominale, valeur pratique, et ce qui les sépare.

Reprenons le chauffeur à l'endroit où nous l'avons laissé, mais suivons-le jusqu'au lendemain matin.

Il termine sa nuit vers deux heures. Il a besoin de carburant avant de reprendre, car il ne fait jamais le plein complet : il achète au fur et à mesure, parce que sa trésorerie est quotidienne. Il doit rendre une somme empruntée la semaine dernière à un cousin, qui n'a pas de compte et qui attend des billets. Il doit laisser quelque chose à la maison. Il achètera un sandwich et un café quelque part, dans un endroit qui n'a jamais vu un terminal de paiement. Peut-être une réparation, un pneu, une pièce détachée chez un vendeur du quartier.

Additionnons cette liste. Elle représente l'essentiel de ses sorties d'argent des vingt-quatre prochaines heures. Combien de ces dépenses peut-il régler depuis un solde électronique, sans le convertir ?

Je ne connais pas le chiffre exact et je ne vais pas l'inventer. Mais l'ordre de grandeur, lui, est documentable, et il est brutal : selon les déclarations officielles de 2026, moins de 10 % des commerçants algériens disposent d'un terminal de paiement électronique. Neuf commerçants sur dix ne peuvent pas encaisser autrement qu'en billets.

Voilà la première pièce du mécanisme. Le chauffeur n'a pas un problème avec la monnaie électronique. Il a un problème avec la carte d'acceptation de cette monnaie, et cette carte est essentiellement vide là où il vit.

Liquidité : un mot qu'on emploie mal

En finance, un actif est dit liquide lorsqu'il peut être converti rapidement, sans délai significatif et sans perte de valeur. On applique d'ordinaire ce concept aux actions, aux obligations, à l'immobilier. On ne l'applique presque jamais à la monnaie elle-même, parce que la monnaie est censée être l'étalon de liquidité, la chose par rapport à laquelle tout le reste se mesure.

C'est exactement là que se trouve l'angle mort.

La monnaie est un actif parfaitement liquide seulement si elle est acceptée partout où son détenteur veut dépenser. Cette condition paraît triviale dans une économie où l'acceptation est universelle. Elle cesse de l'être dès que l'acceptation devient partielle. Et une acceptation partielle transforme la monnaie en actif à liquidité conditionnelle, c'est-à-dire en quelque chose qui ressemble moins à un billet qu'à un bon d'achat valable dans certains magasins.

Un solde de 1 500 dinars dans un portefeuille électronique, dans un environnement où neuf commerçants sur dix ne l'acceptent pas, n'est pas 1 500 dinars. C'est une créance de 1 500 dinars sur un système, convertible en monnaie dépensable moyennant un déplacement, un délai, une disponibilité et parfois un coût.

Distinguons donc trois choses que le langage courant confond :

La valeur nominale. Ce qui est inscrit. Elle est identique dans les deux cas : 1 500.

La valeur pratique. Ce que la somme permet de faire immédiatement, sans conversion. Elle dépend entièrement de l'environnement d'acceptation, donc du quartier, de l'heure, du type de dépense.

Le coût de conversion. Ce qu'il faut dépenser en frais, en temps, en déplacement et en incertitude pour transformer la première en seconde.

Ces trois grandeurs sont distinctes et seule la première apparaît sur l'écran.

Ce n'est pas une spéculation, c'est documenté ailleurs

Je ne peux pas prouver ce mécanisme chez les chauffeurs algériens. Mais il a été décrit, avec précision, chez des travailleurs comparables sur le continent.

En avril 2026, la fondation AfricaNenda a publié la description d'une journée de commerçante de marché en Afrique de l'Ouest. Le texte suit le cycle de trésorerie heure par heure. À cinq heures du matin, l'achat de stock se fait en espèces : les fournisseurs refusent le numérique, la connexion est lente, et une hésitation sur l'application fait perdre la marchandise à un concurrent. En journée, le paiement numérique devient utile, pour la sécurité et pour l'image. Le soir, la réconciliation est un cauchemar, parce que les confirmations par message n'arrivent pas toujours.

Et surtout, la conversion pose un problème d'horaire : les agents ferment avant le moment où il faut payer, et leur flottant ne suffit pas toujours. Une commerçante ivoirienne y résume le mécanisme entier : « If I don't cash out today, I go home with no cash in hand. »

Traduisons ce que cette phrase contient. Ce n'est pas une préférence. C'est une contrainte de calendrier. Le stock s'achète à cinq heures du matin en billets. Les agents ouvrent à neuf heures. Une recette encaissée numériquement le soir et non convertie avant la fermeture des agents n'est pas une recette disponible pour le réapprovisionnement du lendemain. Elle existe, elle est comptée, elle n'est simplement pas là au moment où on en a besoin.

Un chauffeur de VTC à Alger et une commerçante de marché à Abidjan n'exercent pas le même métier, ne vivent pas dans le même pays et n'utilisent pas les mêmes outils. Mais leur structure de trésorerie est la même : des recettes fractionnées, des dépenses quotidiennes, aucun matelas, et une contrainte d'heure.

Le contre-argument, et il est sérieux

Vous décrivez un problème d'acceptation commerciale. Mais les portefeuilles électroniques permettent aussi les transferts entre particuliers, et la plupart des dépenses que vous citez, rembourser un cousin, laisser de l'argent à la maison, peuvent se régler par transfert. Votre chauffeur peut donc dépenser sans convertir.

L'objection est juste, et elle est même mieux fondée que je ne le voudrais, puisque les données algériennes montrent que le transfert entre personnes est de loin l'usage dominant du paiement électronique dans le pays. J'y viens dans l'épisode suivant.

Mais la réponse tient en une observation. Un transfert de personne à personne ne résout le problème du chauffeur que si le destinataire, lui, peut dépenser ce qu'il reçoit. Si le cousin remboursé doit à son tour se rendre chez un agent ou à un distributeur pour obtenir des billets, alors la conversion n'a pas été évitée. Elle a été déplacée. Le chauffeur a transféré, avec l'argent, l'obligation de le convertir.

C'est un point qui paraît mineur et qui est central. Dans un circuit profond, on peut transmettre sans convertir, parce que le suivant peut dépenser. Dans un circuit peu profond, chaque transfert rapproche simplement la conversion d'un cran. Le système déplace la friction au lieu de la supprimer.

Conclusion provisoire

Deux choses à ce stade.

Premièrement, la liquidité n'est pas une propriété de la monnaie. C'est une propriété du réseau dans lequel la monnaie circule. Une même somme, dans deux réseaux différents, n'a pas la même valeur pratique, et cette différence est une grandeur réelle, pas un ressenti.

Deuxièmement, le comportement du chauffeur, s'il correspond à ce mécanisme, n'est pas irrationnel. Il est exactement l'inverse. Il applique une décote à un actif moins liquide, ce que fait tout agent économique correctement informé. Un financier qui préfère une obligation liquide à une obligation illiquide de même rendement fait la même chose, et personne ne l'accuse d'être arriéré.

Reste à savoir si l'Algérie est réellement ce pays où le numérique s'arrête au guichet. C'est une affirmation que je viens de faire et que je n'ai pas encore démontrée. Les chiffres existent, ils sont publics, et ils sont plus parlants que je ne l'espérais.

Question ouverte : sur vos dix dernières dépenses, combien auraient été possibles sans jamais toucher un billet ?

Épisode 3 : ce que disent les chiffres algériens quand on les décompose.


Épisode 3 — Un pays peut être numérisé sans être dématérialisé

Ce que disent les chiffres algériens quand on les décompose.

L'Algérie a une histoire de paiement électronique qu'on raconte généralement sous forme de croissance, et cette croissance est réelle.

En 2025, l'ensemble des paiements électroniques et mobiles a atteint 939 milliards de dinars, contre 643,8 milliards l'année précédente, soit une progression de 46 %. Le paiement sur internet a bondi de 179 % pour atteindre 145 milliards de dinars sur plus de 27 millions d'opérations. Le parc de terminaux actifs est passé de 68 140 à 78 774 unités. À fin mars 2026, plus de 22 millions de cartes de paiement circulaient dans le pays, dont environ 18 millions de cartes Edahabia émises par Algérie Poste.

Ce sont les chiffres qu'on met en titre. Ils sont exacts. Ils ne sont pas faux. Ils sont simplement incomplets, et l'incomplétude change tout.

Le chiffre qu'on ne met jamais à côté

Toujours en 2025, et selon la même source, le GIE Monétique, les distributeurs automatiques de billets ont traité plus de 235 millions d'opérations pour 4 397 milliards de dinars, en hausse de 19 %, sur un parc de 4 679 appareils.

Mettons les deux nombres côte à côte, ce que les communiqués ne font jamais :

• Paiements électroniques et mobiles, tous usages confondus : 939 milliards de dinars. • Retraits d'espèces aux distributeurs : 4 397 milliards de dinars.

Le rail numérique algérien a servi, en 2025, à sortir de l'argent du système presque cinq fois plus qu'à y faire circuler des paiements. Mais ce n'est pas encore le vrai rapport, parce que les 939 milliards contiennent quelque chose qui n'est pas un paiement.

La décomposition qui change la lecture

Voici le détail des 939 milliards, tel qu'il est publié :

| Poste | Montant | Volume | |---|---|---| | Transferts de personne à personne | 647,4 Mds DA | 47,5 millions d'opérations | | Paiement sur internet | 145 Mds DA | 27 millions d'opérations | | Paiement sur terminal (TPE) | 89,5 Mds DA | parc de 78 774 terminaux | | Paiement mobile par QR intra-bancaire | 57,3 Mds DA | 69,3 millions d'opérations |

Les transferts de personne à personne pèsent 69 % du total. Or un transfert entre deux particuliers n'est pas un paiement marchand. Il déplace de l'argent. Il ne l'achemine pas vers un commerçant, un fournisseur, un prestataire. C'est un mouvement à l'intérieur du système, pas une dépense.

Retirons-les. Le paiement électronique effectivement dirigé vers un tiers commerçant ou un service pèse alors environ 292 milliards de dinars sur l'année.

Comparons de nouveau :

• Dépensé électroniquement chez un tiers : environ 292 milliards de dinars. • Retiré en espèces aux distributeurs : 4 397 milliards de dinars.

Un dinar dépensé électroniquement pour quinze dinars retirés en billets.

Ce calcul est le mien et je dois en déclarer l'hypothèse : je considère que les transferts P2P sont majoritairement des transferts entre particuliers et non des règlements commerciaux déguisés. Si une part significative de ces 647 milliards correspond en réalité à des paiements à des commerçants qui se font virer l'argent sur leur compte personnel, le rapport se resserre. Je n'ai aucun moyen de le savoir, et je signale que cette possibilité existe. Elle ne détruit pas le raisonnement : elle en déplacerait l'amplitude, pas la direction.

Deux chiffres qui règlent la question

Il existe un test plus simple, qui ne dépend d'aucune hypothèse de ma part. Comparons l'intensité d'usage des deux infrastructures.

Les distributeurs. 235 millions d'opérations sur 4 679 appareils, cela fait environ 50 000 retraits par appareil et par an, soit près de 138 retraits par distributeur et par jour. Le retrait moyen s'établit autour de 18 700 dinars.

Les terminaux de paiement. 89,5 milliards de dinars encaissés, pour un panier moyen déclaré supérieur à 9 000 dinars, cela donne de l'ordre de 10 millions de transactions dans l'année. Réparties sur 78 774 terminaux actifs, cela fait environ 126 transactions par terminal et par an, soit une transaction tous les trois jours.

Cent trente-huit retraits par jour d'un côté. Une transaction tous les trois jours de l'autre.

Ces deux chiffres décrivent la même économie. L'un mesure une infrastructure saturée, l'autre une infrastructure installée et inutilisée. Le pays a bel et bien construit un réseau de paiement électronique. Il l'a construit à un endroit où l'argent ne passe pas.

Ce que cela dit du stock

Ajoutons la dernière donnée. Au 30 novembre 2025, la monnaie fiduciaire en circulation en Algérie s'élevait à 9 654 milliards de dinars, représentant 45,7 % du total du bilan de la Banque d'Algérie.

Rapportons les retraits annuels au stock : 4 397 milliards retirés dans l'année pour 9 654 milliards en circulation. Près de la moitié du stock de billets du pays passe chaque année par un distributeur automatique. Et une fois sortie, cette monnaie ne revient pas dans le circuit bancaire au même rythme : elle circule de main en main, dans des transactions qu'aucun système n'enregistre, jusqu'à ce qu'un dépôt la ramène, ou jusqu'à ce qu'elle reste dehors.

Rapportée à la production nationale, la masse de billets en circulation représente un ordre de grandeur élevé, de l'ordre du quart du produit intérieur brut selon les estimations disponibles et le taux de change retenu. Je donne ce ratio comme un ordre de grandeur et non comme une mesure, parce qu'il dépend de conventions que je ne maîtrise pas entièrement. La comparaison internationale, elle, ne prête pas à discussion : c'est un niveau très supérieur à celui des économies où le paiement électronique est la norme.

Le contre-argument

Vous regardez une photographie et vous en tirez une loi. Le paiement en ligne a progressé de 179 % en un an. Le parc de terminaux a gagné 15 % en douze mois. DZ Mob Pay vient d'être lancé. Vous décrivez un retard qui est en train de se combler, et vous le présentez comme une structure.

C'est l'objection la plus solide contre cet épisode, et je l'accepte partiellement.

La trajectoire est réelle. Une partie du décollage de 2025 s'explique d'ailleurs par un événement identifiable : le paiement en ligne de la première tranche du programme de logement AADL 3, exclusivement numérique, a produit à lui seul 3,6 millions d'opérations et 65,27 milliards de dinars sur le seul mois de décembre 2025. Ce détail est instructif pour une raison qui dépasse la statistique : quand le paiement électronique est la seule option, il est massivement utilisé. Le problème n'est donc pas l'aptitude des Algériens à payer électroniquement. C'est l'absence, partout ailleurs, d'un endroit où le faire.

Mais l'objection ne tient pas jusqu'au bout, pour une raison arithmétique. Un écart de un à quinze ne se comble pas par une croissance de 46 % par an sur la petite grandeur pendant que la grande progresse de 19 %. Le calcul est vite fait : à ces rythmes, il faudrait une bonne dizaine d'années pour que les deux se rejoignent, en supposant que les taux tiennent, ce qui n'arrive jamais. Le rattrapage est réel. Il n'est pas imminent.

Et surtout, l'objection ne répond pas à la question posée. Même en croissance rapide, l'environnement d'acceptation de 2026 est celui dans lequel un chauffeur doit décider ce soir s'il accepte une course payée électroniquement. On ne dépense pas dans une tendance.

Conclusion provisoire

Le paiement électronique en Algérie fonctionne. Il fonctionne pour retirer, il fonctionne pour transférer entre particuliers, il fonctionne pour les paiements administratifs et pour le commerce en ligne quand celui-ci est obligatoire. Il ne fonctionne pas, ou très peu, pour la dépense courante chez un commerçant.

Cela produit une structure très particulière, qu'on pourrait décrire ainsi : le numérique sert de tuyau, pas de destination. L'argent y entre, y transite, et en sort le plus vite possible pour aller vivre sa vraie vie ailleurs.

Si c'est vrai, alors mon chauffeur n'a pas un problème personnel. Il a le comportement exactement adapté à l'économie dans laquelle il travaille. Et la question cesse d'être « pourquoi refuse-t-il ? » pour devenir « que se passe-t-il au point de sortie ? ».

C'est ce point de sortie qu'il faut maintenant nommer et mesurer.

Question ouverte : dans votre vie quotidienne, l'argent électronique est-il une destination ou un tuyau ?

Épisode 4 : combien de fois un dinar peut-il changer de mains sans changer de système ?


Épisode 4 — La profondeur d'un circuit

Combien de fois un dinar peut-il changer de mains sans changer de système ?

Suivons un billet de 1 000 dinars pendant une semaine.

Un chauffeur le reçoit d'un passager le lundi soir. Mardi matin, il achète du carburant avec. Le pompiste le met dans sa caisse, et le soir la station paie en partie son personnel avec la recette du jour. Un employé achète du pain et des légumes le lendemain. Le commerçant règle une partie de son réapprovisionnement au grossiste. Le grossiste paie un transporteur. Le transporteur prend un taxi.

Ce billet a servi sept fois. Il n'est sorti d'aucun système, n'a franchi aucun guichet, n'a subi aucun frais, n'a attendu aucune validation, n'a exigé aucune connexion, n'a laissé aucune trace. À chaque étape, il a été accepté sans discussion, parce que tout le monde l'accepte.

Faisons le même exercice avec 1 000 dinars électroniques.

Le chauffeur les reçoit le lundi soir sur son portefeuille. Mardi matin, il veut du carburant. La station n'a pas de terminal, ou en a un qui ne fonctionne pas, ou n'accepte pas ce portefeuille. Il se rend chez un agent ou à un distributeur, retire des billets, achète son carburant. À partir de là, la chaîne est identique à la précédente : le billet repart pour six transactions supplémentaires, dans le circuit en espèces.

Comparons les deux trajectoires. Dans le premier cas, la monnaie a servi sept fois dans le système où elle est née. Dans le second, elle a servi une fois dans son système d'origine, avant d'en sortir définitivement à la première dépense réelle.

Je propose d'appeler cette grandeur la profondeur d'un circuit monétaire : le nombre de transactions successives qu'une unité de valeur peut effectuer sans devoir être convertie dans un autre système.

Ce terme n'appartient à aucune nomenclature officielle. Je le construis parce que j'ai besoin d'un nom pour une chose que les indicateurs habituels ne mesurent pas. Le taux de bancarisation ne la mesure pas. Le nombre de cartes en circulation ne la mesure pas. Le volume de transactions ne la mesure pas non plus, puisqu'un système peut afficher des volumes considérables en ne servant qu'à faire entrer et sortir de l'argent.

Pourquoi la profondeur est une propriété du réseau, pas du produit

La profondeur ne se décide pas. Elle résulte de l'acceptation, et l'acceptation est un effet de réseau classique : chacun accepte un moyen de paiement dans la mesure où ceux à qui il paiera ensuite l'acceptent aussi.

Cela produit une asymétrie brutale entre les deux systèmes. Le cash a une profondeur quasi infinie parce que son acceptation est universelle par construction : elle est garantie par la loi et par l'habitude. Le circuit électronique, lui, doit gagner chaque point d'acceptation un par un, commerçant par commerçant, terminal par terminal. Et tant que la chaîne comporte un seul maillon manquant, l'argent doit sortir à ce maillon.

C'est pourquoi un système de paiement électronique peut être techniquement supérieur et économiquement inférieur. Techniquement, il est plus rapide, plus sûr, traçable, sans risque de vol ni de faux billets. Économiquement, il est moins liquide, parce que sa profondeur est de un ou deux quand celle du cash est de sept ou de vingt.

Un système plus moderne et moins liquide : la formule paraît contradictoire. Elle ne l'est pas. Elle décrit exactement la situation algérienne de 2026.

Ce que coûte réellement une conversion

Le passage d'un circuit à l'autre a un prix, et ce prix est presque toujours sous-estimé parce qu'on ne regarde que sa composante monétaire.

Le coût financier. Frais de retrait quand ils existent, commission d'agent, écart entre le montant crédité et le montant obtenu. Souvent faible à l'unité, il devient significatif quand la conversion est quotidienne.

Le coût temporel. Le déplacement jusqu'au distributeur ou jusqu'à l'agent, la file d'attente. Pour un chauffeur payé à la course, une demi-heure passée à convertir est une demi-heure non facturée, et ce coût d'opportunité ne figure sur aucun relevé.

Le coût de disponibilité. C'est le plus sous-estimé. Un distributeur peut être vide, en panne, ou saturé. Un agent peut avoir fermé, ou ne pas avoir assez de billets. La littérature sur la monnaie mobile a un nom pour cela : le problème du flottant, c'est-à-dire de l'équilibre que l'agent doit maintenir entre son solde électronique et ses espèces. C'est un problème structurel, pas un incident : une étude de l'organisation Innovations for Poverty Action portant sur 5 400 agents de monnaie mobile en Birmanie décrit explicitement les difficultés de liquidité et les coûts de rééquilibrage entre espèces et flottant comme des contraintes majeures de ce métier. Autrement dit, la capacité d'un système électronique à restituer des billets dépend de la trésorerie privée de milliers de petits intermédiaires. Quand elle manque, la conversion est simplement impossible à cet instant.

Le coût d'horaire. Distinct du précédent. Même avec un agent solvable et disponible, ses heures d'ouverture peuvent ne pas coïncider avec le moment où l'argent est nécessaire. C'est ce que décrivait la commerçante citée dans l'épisode 2 : le stock s'achète avant l'ouverture des agents.

Le coût d'incertitude. Ne pas savoir à l'avance si la conversion réussira. Ce coût est particulier parce qu'il se paie même quand tout se passe bien : il pousse à conserver en permanence une réserve d'espèces, donc à ne jamais dépendre du système électronique, donc à ne jamais lui donner l'occasion de faire ses preuves.

Le coût administratif et informationnel. Justificatif, identification, plafond, rapprochement des comptes, confirmation par message qui n'arrive pas.

Additionnés, ces coûts forment ce que j'appellerai la friction de conversion. Et la propriété la plus importante de cette friction est qu'elle n'est pas proportionnelle au montant. Elle est en grande partie fixe. Convertir 1 500 dinars coûte à peu près autant de temps et de déplacement que d'en convertir 50 000.

La conséquence est immédiate et elle est cruelle : la friction de conversion frappe proportionnellement plus fort les petits montants et les trésoreries fréquentes. Un salarié mensualisé convertit une fois par mois. Un chauffeur de VTC, une commerçante de marché, un journalier convertissent tous les jours. Le système électronique est donc le plus coûteux, en proportion, pour exactement ceux qui ont le moins de marge.

Ce n'est pas un jugement moral. C'est une propriété arithmétique des coûts fixes, la même qui, dans un autre domaine, fait qu'une formalité administrative identique pèse davantage sur une petite entreprise que sur une grande.

Le contre-argument, et il mérite mieux qu'une réfutation

Vous décrivez le coût de sortir du circuit électronique. Mais le cash a lui aussi des coûts, et vous les passez sous silence : le risque de vol, l'absence de traçabilité en cas de litige, le temps de comptage, les déplacements pour déposer les recettes, la fausse monnaie, l'impossibilité de payer à distance. Si le cash était si supérieur, personne n'aurait inventé autre chose.

L'objection est exacte sur chaque point, et je ne cherche pas à la contourner. Le cash a des coûts réels, et ils sont parfois plus élevés que ceux du numérique, en particulier pour les montants importants, pour les transactions à distance et pour tout ce qui touche à la sécurité.

Mais il faut voir où se situent ces coûts, parce que c'est là que tout se joue. Les coûts du cash se paient à l'accumulation. Les coûts du numérique se paient à la dépense.

Détenir beaucoup de cash est risqué, encombrant et coûteux. Le dépenser ne coûte rien. Détenir un solde électronique ne coûte rien et ne présente aucun risque. Le dépenser, dans un environnement à faible acceptation, coûte une conversion.

Pour qui accumule, le numérique est supérieur. Pour qui vit au jour le jour et dépense tout ce qu'il reçoit dans les vingt-quatre heures, la structure s'inverse complètement. Les coûts du cash ne se matérialisent jamais, puisqu'il n'y a pas d'accumulation, et les coûts du numérique se matérialisent chaque jour, puisqu'il n'y a que des dépenses.

Cette asymétrie explique quelque chose qu'on présente d'ordinaire comme un paradoxe sociologique : ce ne sont pas les mêmes personnes qui ont intérêt au numérique. L'avantage relatif des deux systèmes dépend du profil de trésorerie de l'utilisateur, et ce profil est très inégalement distribué dans une société.

Une seconde objection, plus gênante

Votre notion de profondeur est séduisante mais invérifiable. Vous ne la mesurez pas, vous l'illustrez par une histoire de billet inventée.

C'est vrai, et je l'assume. Le récit du billet de 1 000 dinars est une construction pédagogique, pas une observation. Je ne dispose d'aucune mesure de la profondeur d'un circuit, et je ne crois pas qu'une telle mesure existe en Algérie.

Ce que je peux offrir à la place est un indice indirect, et il est fourni par les chiffres de l'épisode précédent. Une infrastructure dont chaque terminal enregistre une transaction tous les trois jours, dans un pays où chaque distributeur en enregistre cent trente-huit par jour, décrit une profondeur très faible d'un côté et très élevée de l'autre. Ce n'est pas une mesure directe. C'est une empreinte.

Conclusion provisoire

Nous avons maintenant un vocabulaire.

Un circuit monétaire est profond lorsque la monnaie y circule plusieurs fois sans conversion. La profondeur dépend de l'acceptation, pas de la technologie. La friction de conversion est le prix du passage d'un circuit à l'autre, elle est en grande partie fixe, et elle pèse le plus sur les trésoreries les plus fréquentes.

Ce cadre explique le comportement du chauffeur sans avoir besoin de le juger. Il applique une décote à un actif dont la profondeur est faible, dans une économie où sa propre trésorerie est quotidienne. C'est cohérent, c'est mesuré, c'est rationnel.

Mais cela reste une explication par l'environnement. Il faut maintenant regarder l'autre hypothèse, celle qui porte sur le chauffeur lui-même, et qui est beaucoup plus difficile à défendre.

Question ouverte : quelle est la profondeur du circuit dans lequel vous êtes payé ? Combien de dépenses pouvez-vous faire avant d'avoir besoin de convertir ?

Épisode 5 : et si certains chauffeurs ne cherchaient pas d'abord à gagner de l'argent ?


Épisode 5 — Le chauffeur n'achète pas seulement de l'argent

Ce qu'on sait, ce qu'on suppose, et ce qu'on ne sait pas.

Je vais formuler dans cet épisode l'hypothèse la plus intéressante de cette série, et je vais ensuite passer le reste de l'épisode à expliquer pourquoi je n'arrive pas à la prouver.

Voici l'hypothèse.

Certains chauffeurs ne conduiraient pas d'abord pour gagner un revenu. Ils conduiraient pour fabriquer de la liquidité disponible aujourd'hui. Dans cette lecture, une nuit de travail n'est pas une source de revenu mensuel, c'est un instrument de trésorerie à vingt-quatre heures, et le mode de paiement cesse d'être un détail administratif pour devenir la variable principale.

Un raisonnement rend cette hypothèse crédible sans aucune donnée. Si un travailleur a besoin de 1 500 dinars ce soir et que ses alternatives sont l'emprunt auprès d'un proche, l'avance auprès d'un intermédiaire, ou le renoncement, alors une course payée en billets est bien plus qu'un revenu : c'est un accès immédiat à de la liquidité, sans dette, sans intérêt et sans obligation sociale. Comparée à une avance qu'il faudrait rembourser 1 700 la semaine suivante, une course payée en espèces est un instrument financier remarquablement bon marché.

Dans ce cadre, refuser une course payée électroniquement n'est pas refuser un revenu. C'est refuser un instrument qui ne remplit pas la fonction recherchée. Le chauffeur n'achète pas de l'argent. Il achète de la disponibilité.

Ce que dit la littérature

L'idée qu'un travailleur puisse valoriser l'immédiateté du paiement au-delà de son montant n'est pas nouvelle, et elle a été étudiée sérieusement dans un contexte très différent.

En 2016, Uber a déployé aux États-Unis un dispositif appelé Instant Pay, qui permettait aux chauffeurs de percevoir leurs gains immédiatement plutôt que d'attendre le versement hebdomadaire. Le déploiement a été fait de façon randomisée, ce qui en fait une des rares expériences propres sur le sujet. Chen, Feinerman et Haggag l'ont exploitée sur 224 987 chauffeurs répartis dans 46 marchés.

Le résultat principal va dans mon sens : l'accès au paiement immédiat augmente l'offre de travail. L'effet en intention de traiter est de 2,4 % de minutes travaillées quotidiennes supplémentaires, et les estimations sur les chauffeurs effectivement utilisateurs sont considérablement plus élevées. Les gens travaillent davantage quand ils peuvent être payés tout de suite. L'immédiateté a donc bien une valeur propre, distincte du montant.

Et puis vient la partie qui contredit mon hypothèse, et elle est sérieuse.

Les auteurs concluent que leurs résultats correspondent mieux à un modèle de biais de présent, l'escompte hyperbolique, qu'à une contrainte de liquidité. Deux éléments les y conduisent. D'abord, l'effet ne varie presque pas selon le niveau de revenu, alors qu'une véritable contrainte de liquidité devrait frapper beaucoup plus durement les chauffeurs les plus pauvres. Ensuite, l'effet est plus fort en début de semaine qu'en fin de semaine, ce qui correspond à la signature d'un biais de présent plutôt qu'à celle d'un besoin réel de trésorerie.

Autrement dit : un chauffeur peut vouloir son argent tout de suite sans en avoir besoin tout de suite.

Cette conclusion attaque le cœur de mon hypothèse. Elle suggère que la préférence pour le paiement immédiat pourrait être un phénomène psychologique universel, présent chez des chauffeurs américains qui ne connaissent aucune contrainte d'acceptation commerciale, et donc qu'il n'est pas nécessaire d'invoquer la liquidité pour l'expliquer.

Ce qui limite malgré tout cette objection

Je ne vais pas écarter ce résultat, mais je vais en délimiter la portée, parce qu'elle n'est pas illimitée.

L'étude porte sur des chauffeurs américains en 2016, dans une économie où l'acceptation du paiement électronique est proche de l'universalité. Pour eux, la question posée est uniquement celle du délai : recevoir maintenant ou recevoir vendredi. La question de la forme ne se pose pas, puisqu'un virement américain est dépensable partout.

En Algérie, les deux questions se superposent. Le chauffeur ne choisit pas seulement entre maintenant et plus tard. Il choisit entre une monnaie utilisable partout et une monnaie utilisable dans moins de 10 % des commerces. Le résultat américain établit qu'une partie de la préférence pour le paiement immédiat relève du biais de présent. Il n'établit pas qu'il n'existe pas, ailleurs, une contrainte d'acceptation qui s'y ajoute.

Ce que je retiens honnêtement : mon hypothèse de liquidité surestime probablement sa part. Une partie du comportement que j'attribue à la contrainte relève sans doute de ce biais universel. Je ne sais pas dans quelle proportion, et personne ne le sait pour l'Algérie.

L'autre objection, celle que je crains le plus

Il existe une explication concurrente beaucoup plus simple, et elle n'a rien à voir avec la liquidité.

Un paiement électronique laisse une trace. Une course payée en billets n'en laisse pas, ou en laisse une que le chauffeur contrôle.

Dans un pays où l'économie informelle est estimée autour de 30 % du produit intérieur brut et où la liquidité circulant hors du circuit bancaire est évaluée à une vingtaine de milliards de dollars, avec toutes les réserves qu'appellent des estimations produites par modèles et non par mesure, cette explication n'a rien d'exotique. Elle est même l'explication par défaut.

Ajoutons un élément de contexte que j'ai vérifié : en 2026, le statut des chauffeurs de VTC en Algérie n'était toujours pas stabilisé. Un projet de texte était annoncé comme finalisé et transmis au secrétariat général du gouvernement, avec pour objectif d'ouvrir une couverture sociale et une reconnaissance fiscale à cette activité. Autrement dit, au moment où j'écris, des dizaines de milliers de personnes exercent une activité dont le régime fiscal et social est en cours de définition.

Dans une telle situation, préférer une forme de paiement qui ne construit pas d'historique n'est pas de la fraude au sens ordinaire du terme. C'est une conduite prudente face à une règle qui n'est pas encore écrite. On ne sait pas ce qui sera demandé rétroactivement à ceux dont l'activité sera la mieux documentée.

Je ne peux pas départager les deux explications. Elles produisent le même comportement observable. Pire, elles se renforcent : la traçabilité donne une raison de préférer le cash, et la faible acceptation commerciale donne une raison de ne pas s'en priver.

Ce qu'il faudrait pour trancher

Autant l'écrire, puisque quelqu'un le fera peut-être un jour. Trois données suffiraient à répondre.

Le taux d'annulation par mode de paiement, par tranche horaire, sur une plateforme algérienne. Il dirait si l'observation de départ est réelle.

Le délai réel entre une course payée électroniquement et la disponibilité des fonds en espèces pour le chauffeur, ainsi que le coût de cette conversion. Il dirait si la contrainte de liquidité est plausible.

La variation du comportement selon le revenu du chauffeur. Si les chauffeurs les plus modestes refusent davantage le paiement électronique, l'hypothèse de liquidité gagne. Si le refus est uniforme, elle perd, exactement comme dans l'étude américaine.

Aucune de ces trois données n'est publique. Les plateformes les possèdent toutes les trois.

Conclusion provisoire

Je terminerai cet épisode par la phrase que j'ai promise en commençant cette série : nous ne savons pas.

Nous ne savons pas pourquoi certains chauffeurs refusent les paiements électroniques en Algérie. Trois explications tiennent debout, elles sont compatibles entre elles, et aucune donnée publique ne permet de les hiérarchiser. La contrainte de liquidité, le biais de présent, la traçabilité fiscale.

Ce que la série a établi jusqu'ici, en revanche, tient toujours : quelle que soit la motivation individuelle, l'environnement algérien rend le refus rationnel. L'argent électronique y est effectivement moins liquide que les billets, au sens strict du terme, et les chiffres de l'épisode 3 le montrent à l'échelle du pays entier.

Il reste un acteur dont je n'ai pas parlé et qui, lui, connaît toutes les réponses. La plateforme.

Question ouverte : entre la contrainte de liquidité, le biais de présent et la crainte de la trace, laquelle expliquerait le mieux votre propre comportement si vous étiez à la place du chauffeur ?

Épisode 6 : ce que les plateformes voient et que les banques ne voient pas.


Épisode 6 — Ce que les plateformes voient et que les banques ne voient pas

Portefeuille, créance, commission, règlement.

Il y a une question technique qui ressemble à un détail d'ingénierie et qui décide en réalité de tout le comportement décrit dans cette série.

La voici : une plateforme de transport a-t-elle besoin d'un portefeuille électronique pour gérer l'argent de ses chauffeurs, ou lui suffit-il de tenir un registre de créances ?

Elle paraît technique. Elle est économique, et elle détermine qui doit de l'argent à qui à la fin de la journée.

Deux architectures, deux mondes

Architecture A : la plateforme est un teneur de compte. Le passager paie électroniquement, l'argent arrive chez la plateforme, qui crédite le solde du chauffeur après déduction de sa commission. Le chauffeur détient une créance sur la plateforme. Pour la transformer en billets, il doit demander un retrait, attendre un virement ou passer par un agent. La plateforme détient la trésorerie entre la course et le retrait.

Architecture B : la plateforme est un teneur de registre. Le passager paie en espèces directement au chauffeur. La plateforme n'a jamais touché cet argent. Elle inscrit simplement que le chauffeur lui doit une commission, qu'il réglera en rechargeant son compte de partenaire. Le chauffeur détient la trésorerie, la plateforme détient une créance sur lui.

Ces deux architectures inversent complètement la position de trésorerie. Dans la première, le chauffeur est créancier et attend. Dans la seconde, il est débiteur et dispose. Le même travail, le même montant, le même soir, produisent deux situations financières opposées.

Un travailleur dont la trésorerie est quotidienne n'est pas indifférent à cette inversion. Il la ressent comme la différence entre avoir de l'argent et avoir le droit d'en demander.

Notons que ces deux architectures coexistent en pratique, souvent chez la même plateforme, puisque le passager choisit le mode de paiement. C'est le passager qui décide, sans le savoir, dans quelle position de trésorerie il place le chauffeur pour la nuit.

Ce que Yassir Cash annonce, et ce qu'on ne sait pas

Je m'en tiens ici à la documentation publique, en déclarant d'emblée que je n'ai eu accès à aucun document interne et que je n'ai pas interrogé l'entreprise.

D'après les pages officielles de Yassir, Yassir Cash fonctionne comme un portefeuille : rechargement par carte bancaire ou par l'intermédiaire d'un agent, transfert de crédits entre utilisateurs, paiement des courses, des repas et des achats sur les services du groupe, et possibilité d'être remboursé « à tout moment via un agent Yassir ». La sécurité repose sur un code à quatre chiffres. Les pages consultées mentionnent d'éventuels frais lors d'un rechargement par agent, sans publier de barème.

Trois choses ne sont donc pas publiques, et ce sont précisément les trois qui décident du problème posé par cette série.

La densité et les horaires du réseau d'agents. C'est la variable qui détermine le coût de conversion réel. Un portefeuille dont les agents sont nombreux, proches et ouverts tard est liquide. Le même portefeuille avec un maillage clairsemé ne l'est pas. La différence entre les deux ne se lit sur aucune fiche produit.

Le délai et le coût de la conversion en billets. Combien de temps entre la fin d'une course et l'obtention d'espèces, et à quel prix ?

Le traitement de la commission selon le mode de paiement. Si la commission est retenue immédiatement sur un paiement électronique mais réglée en différé sur un paiement en espèces, alors la plateforme accorde, sans le formuler ainsi, un crédit de trésorerie gratuit aux courses payées en billets. Ce crédit a une valeur, et un chauffeur qui en a besoin la perçoit parfaitement.

Je ne dis pas que c'est le cas. Je dis que si c'était le cas, cela suffirait à expliquer le comportement observé, sans aucune considération de liquidité monétaire, et que l'information nécessaire pour trancher n'est pas publique.

L'incitation que personne n'a voulue

Voici où le raisonnement devient réellement intéressant.

Aucune plateforme ne souhaite que ses chauffeurs refusent le paiement électronique. C'est contraire à son intérêt : le paiement électronique réduit le risque d'impayé, supprime la gestion d'espèces, sécurise sa commission, améliore ses données et rassure le passager. Une plateforme rationnelle veut que toutes les courses soient payées électroniquement.

Et pourtant, si l'architecture de paiement place le chauffeur en position de créancier sur un système dont la conversion est coûteuse, elle produit une incitation contraire à ce qu'elle cherche, sans que personne ne l'ait décidé.

C'est un cas classique d'incitation émergente. Personne n'a voulu ce résultat. Il naît de la rencontre entre une architecture conçue dans un pays à forte acceptation commerciale et une économie où l'acceptation est faible. Le produit n'est pas mauvais. Il est simplement calibré pour un environnement qui n'est pas celui dans lequel il opère.

Ce que les banques ne voient pas

Les banques algériennes regardent cette question depuis un poste d'observation qui masque l'essentiel.

Une banque voit des comptes, des soldes, des flux, des retraits. Elle constate que les clients retirent beaucoup, et elle en conclut d'ordinaire à un problème de culture financière, d'éducation, de confiance. Le diagnostic est souvent formulé ainsi, et il a l'inconvénient de désigner un coupable : le client.

Ce qu'une banque ne voit pas, parce que cela ne figure dans aucun de ses systèmes, c'est ce que le client fait de l'argent après le retrait. Elle ne voit pas que la moitié de sa journée de dépenses est impossible autrement. Elle ne voit pas que le retrait n'est pas un choix mais une conversion forcée.

Une plateforme, en revanche, voit exactement cela. Elle sait quelle proportion de courses est annulée après attribution, à quelle heure, sur quel mode de paiement, par quel profil de chauffeur. Elle sait à quelle vitesse les soldes de portefeuille sont convertis en espèces. Elle sait si un chauffeur qui vient de recevoir un paiement électronique se met hors ligne dans les minutes qui suivent.

Ces données existent. Elles constitueraient, publiées sous forme agrégée, le meilleur observatoire de l'usage réel de la monnaie en Algérie, bien supérieur à ce que produisent les statistiques bancaires. Elles ne sont pas publiées, et je ne prétends pas qu'elles devraient l'être sans précaution. Je constate seulement que le pays dispose d'un instrument de mesure qu'il n'utilise pas.

Le contre-argument

Vous prêtez aux plateformes une importance qu'elles n'ont pas. Le VTC représente une fraction infime des paiements algériens. Vous construisez une théorie monétaire nationale à partir d'un secteur marginal.

C'est exact, et c'est une bonne objection contre une généralisation abusive. Le transport à la demande ne pèse rien dans les 4 397 milliards de dinars retirés aux distributeurs en 2025.

Mais je n'utilise pas le VTC comme mesure. Je l'utilise comme révélateur, et pour une raison précise : c'est un des rares endroits de l'économie algérienne où un travailleur se voit proposer le même montant sous deux formes différentes et doit choisir. Partout ailleurs, le mode de paiement est imposé par le contexte. Le salarié ne choisit pas. Le commerçant subit ce que le client présente. Le chauffeur, lui, arbitre, et son arbitrage est enregistré.

Un secteur marginal où l'on peut observer une préférence vaut mieux, pour comprendre un mécanisme, qu'un secteur majeur où l'on ne peut rien observer.

Conclusion provisoire

L'architecture de paiement d'une plateforme n'est pas une question technique. C'est un dispositif qui répartit la trésorerie entre elle et ses chauffeurs, et qui, selon la façon dont il traite la commission et la conversion, rend le cash plus ou moins attractif que la monnaie électronique.

Nous avons donc trois niveaux d'explication superposés, et ils sont tous les trois plausibles. Au niveau national, un environnement d'acceptation trop faible pour donner de la profondeur au circuit électronique. Au niveau de la plateforme, une architecture qui peut placer le chauffeur en position d'attente. Au niveau de l'individu, un mélange de besoin réel, de biais de présent et de prudence fiscale que personne ne sait démêler.

Il est temps de sortir d'Algérie.

Question ouverte : dans les services que vous utilisez, savez-vous qui détient votre argent entre le moment où vous l'avez gagné et celui où vous pouvez le dépenser ?

Épisode 7 : ce qu'il faudrait pour qu'une unité électronique vaille une unité en billets.


Épisode 7 — Le cash n'est pas l'ennemi du numérique

Ce qu'il faudrait pour qu'une unité électronique vaille une unité en billets.

La conclusion attendue de cette série serait qu'il faut réduire le cash. Ce serait une erreur de raisonnement, et je vais expliquer pourquoi en sortant d'Algérie, parce que le problème n'est pas algérien.

Ce que montre le continent

Le paiement mobile africain est présenté, à juste titre, comme une réussite. Selon la GSMA, les transactions mondiales de monnaie mobile ont atteint 2 000 milliards de dollars en 2025, un doublement en quatre ans après vingt ans pour atteindre le premier millier de milliards. Les comptes enregistrés dépassent 2,3 milliards, et la plus grande partie des nouveaux comptes vient d'Afrique subsaharienne.

Le même rapport contient une donnée moins citée. Près de trois comptes sur quatre restent inactifs sur trente jours. Le taux d'activité mensuelle, à 25,7 %, est présenté comme le meilleur depuis 2021, ce qui revient à dire qu'il n'a jamais dépassé ce niveau. Et parmi les facteurs identifiés comme ramenant les usagers vers les espèces, la GSMA cite explicitement la fraude et les taxes sur les transactions.

Ce dernier point mérite qu'on s'y arrête, parce qu'il est le contre-exemple parfait à la politique de réduction du cash. Une taxe sur les transactions électroniques est conçue pour élargir l'assiette fiscale en profitant de la traçabilité du numérique. Son effet documenté est de renvoyer une partie des usagers vers le cash, c'est-à-dire de réduire à la fois l'assiette et la traçabilité. On a rendu le circuit électronique moins profond en le taxant à chaque passage, ce qui est exactement le contraire de ce qu'il faut faire pour qu'un circuit s'approfondisse.

Ouvrir des comptes est facile, et l'Afrique l'a fait à une échelle remarquable. Faire en sorte que l'argent reste dans ces comptes est un problème différent, et il n'est pas résolu.

Une unité électronique vaut une unité en billets quand, et seulement quand

Reprenons la question de départ dans sa forme la plus dépouillée : que faudrait-il pour qu'un dinar électronique vaille un dinar en billets ?

Pas un slogan, pas une campagne de sensibilisation. Une liste de conditions.

Que l'acceptation soit dense là où les gens dépensent réellement. Pas dans les grandes surfaces et les agences, mais chez le vendeur de carburant, le marchand de légumes, le réparateur, le boulanger. C'est le facteur limitant numéro un, et le chiffre algérien de moins de 10 % des commerçants équipés dit tout ce qu'il y a à dire.

Que l'acceptation soit fiable et rapide. Un terminal qui met vingt secondes et échoue une fois sur cinq est pire qu'aucun terminal, parce qu'il enseigne à ne pas essayer. La commerçante citée plus haut le résume : si l'application se fige, le client s'en va.

Que la conversion soit possible aux heures où elle est nécessaire. C'est un problème d'horaires et de flottant d'agents, pas un problème de technologie.

Que le circuit ne soit pas taxé à chaque passage. Chaque prélèvement sur une transaction électronique réduit la profondeur du circuit d'un cran, puisqu'il donne une raison de sortir plus tôt.

Qu'il existe un chaînage entre professionnels. C'est le point le plus négligé. Tant que le commerçant doit convertir pour payer son fournisseur, l'argent sort du circuit à la deuxième transaction quoi qu'il arrive. La profondeur d'un circuit se construit en amont, dans les paiements interentreprises, pas seulement au point de vente.

On remarquera que ces cinq conditions ne parlent ni de culture, ni d'éducation financière, ni de confiance. Ce sont des conditions d'infrastructure et de tarification.

La bonne façon de poser la question

L'erreur des politiques de réduction du cash est une erreur de causalité. Elles traitent l'usage des espèces comme la cause du sous-développement du paiement électronique, et cherchent donc à le décourager : plafonds, obligations, taxes, campagnes.

Mais si l'analyse de cette série est juste, l'usage du cash est un symptôme, pas une cause. Les gens utilisent des billets parce que le circuit électronique n'est pas assez profond pour qu'ils puissent y rester. Décourager le cash sans approfondir le circuit revient à retirer le seul instrument qui fonctionne en laissant intact ce qui empêche l'autre de fonctionner. Le résultat prévisible est un coût supplémentaire pour les mêmes personnes, celles dont la trésorerie est quotidienne.

La bonne question n'est pas « comment réduire le cash ». Elle est : combien de transactions successives un dinar électronique peut-il effectuer aujourd'hui dans ce pays, et que faut-il pour porter ce nombre de un à cinq ?

C'est une question mesurable, au moins en principe, et elle désigne des actions concrètes plutôt que des exhortations.

Le contre-argument final, et il est redoutable

Votre raisonnement est circulaire. L'acceptation ne viendra pas tant que les gens ne paieront pas électroniquement, et les gens ne paieront pas électroniquement tant que l'acceptation ne sera pas là. Si tout le monde attend, rien ne se passe. Il faut bien que quelqu'un force le passage, et c'est précisément ce que font les politiques que vous critiquez.

L'objection est juste, et elle touche un point réel : les effets de réseau créent des équilibres bloqués dont on ne sort pas spontanément. Une intervention est nécessaire.

Ma réponse ne porte donc pas sur l'opportunité d'intervenir, mais sur le côté du marché où il faut le faire.

Le cas AADL 3 est instructif. Quand le paiement de la première tranche d'un programme de logement a été rendu exclusivement numérique, 3,6 millions d'opérations ont été traitées en un mois pour plus de 65 milliards de dinars. L'obligation a fonctionné, et elle a fonctionné très bien. Mais observons où elle portait : sur un paiement unique, de montant élevé, vers une institution. Pas sur la dépense quotidienne.

C'est la distinction qui manque aux politiques de réduction du cash. Forcer l'acceptation du côté des encaisseurs, c'est-à-dire équiper les commerçants, imposer l'acceptation à partir d'un certain chiffre d'affaires, subventionner les terminaux, plafonner les commissions marchandes, approfondit le circuit. Forcer l'usage du côté des payeurs sans avoir fait le premier travail déplace simplement le coût sur eux.

Autrement dit : l'intervention est légitime, mais elle doit s'appliquer à la géographie de l'acceptation avant de s'appliquer au comportement des gens. On construit le réseau, puis on demande aux gens de l'utiliser. L'ordre inverse est celui qu'on a essayé, et son résultat est mesurable : un terminal pour une transaction tous les trois jours.

Ce que je retiens, après sept épisodes

Un chauffeur qui refuse 1 500 dinars électroniques et accepte 1 500 dinars en billets ne se trompe pas de calcul. Il fait un calcul que nous n'avions pas fait.

Il sait, sans le formuler en ces termes, que la monnaie qu'on lui propose n'est pas un moyen de paiement universel dans son environnement, mais une créance convertible à un coût qu'il est seul à supporter. Il applique à cette créance une décote. C'est le comportement d'un agent économique correctement informé sur son marché.

Ce que cette série m'a appris tient dans une phrase que je n'aurais pas écrite il y a trois semaines : le cash n'est pas un moyen de paiement, c'est un réseau. Sa supériorité ne vient pas de ses propriétés physiques, mais du fait que tout le monde l'accepte, ce qui lui donne une profondeur qu'aucun système nouveau ne peut avoir au démarrage. Un nouveau système ne concurrence donc jamais le cash sur la technologie. Il le concurrence sur le nombre de portes qui s'ouvrent.

Et la digitalisation d'un paiement n'est pas la digitalisation d'une économie. On peut numériser le premier maillon d'une chaîne et laisser les six suivants intacts. C'est ce qu'ont fait la plupart des projets que j'ai examinés, en Algérie et ailleurs : ils ont numérisé le moment où l'argent arrive, et pas ceux où il repart.

Question ouverte, la dernière : si vous deviez recevoir la totalité de vos revenus du mois prochain sur un portefeuille électronique utilisable chez un commerçant sur dix, combien de temps tiendriez-vous avant de tout convertir en billets ?


Ce que cette enquête ne permet pas encore d'affirmer

Je tiens à ce que cette section soit lue avec autant d'attention que le reste.

Que les chauffeurs algériens annulent effectivement davantage les courses payées électroniquement. C'est mon observation personnelle. Aucune donnée publique ne l'établit, et je ne dispose d'aucun échantillon. Toute la série part d'un fait que je ne peux pas prouver, et je l'ai construite pour qu'elle tienne debout même si ce fait était contredit demain par les données d'une plateforme.

Que la contrainte de liquidité soit la cause principale de ce comportement. Trois explications restent en concurrence et sont compatibles : la contrainte de liquidité, le biais de présent documenté par l'étude Instant Pay, et la prudence face à la traçabilité fiscale dans un secteur dont le statut n'est pas stabilisé. Je penche pour un mélange des trois. Je n'ai aucun moyen de les pondérer.

Que des chauffeurs utilisent l'activité VTC comme mécanisme de génération de liquidité à court terme, avec un coût implicite du type 1 500 aujourd'hui contre 1 700 plus tard. C'est une conjecture. Aucune étude publiée ne documente le crédit informel des chauffeurs algériens. Elle est cohérente avec ce qu'on sait des trésoreries quotidiennes ailleurs, et elle reste une conjecture.

Que le rapport de un à quinze entre dépense électronique et retrait d'espèces soit exact. Le calcul est le mien. Il dépend d'une hypothèse que j'ai énoncée : les transferts de personne à personne ne sont pas des règlements marchands déguisés. Si une part importante de ces 647 milliards de dinars correspond en réalité à des paiements à des commerçants effectués vers des comptes personnels, l'écart se resserre. L'orientation du raisonnement ne changerait pas, son amplitude oui.

Que la notion de profondeur d'un circuit soit autre chose qu'un outil descriptif. Je l'ai proposée parce que j'en avais besoin. Elle n'est mesurée nulle part, y compris par moi. Elle mérite d'être traitée comme une hypothèse de travail, pas comme un concept établi.

Que les mécanismes décrits s'appliquent hors d'Algérie. Les éléments venus du Ghana, de Côte d'Ivoire, de Birmanie ou des États-Unis sont des points de comparaison, pas des preuves. Chaque économie a sa propre géographie de l'acceptation.

Ce que je crois pouvoir affirmer, en revanche, tient en une ligne : en Algérie, en 2025, le rail électronique a servi massivement à retirer et à transférer entre particuliers, et très peu à dépenser chez un commerçant. Cela, les chiffres publics le montrent.


Cinq titres possibles

1. Quinze dinars retirés pour un dinar dépensé (recommandé) 2. L'argent qui ne circule pas 3. La profondeur du circuit 4. Le pays où l'argent doit redevenir du papier 5. Une transaction tous les trois jours

Je recommande le premier. Il fonctionne comme un fait vérifiable plutôt que comme une formule, il contient la démonstration entière, et il oblige le lecteur à se demander de quel pays et de quelle année on parle avant même d'avoir commencé. Le cinquième est le plus intrigant des autres, mais il désigne un détail de l'enquête plutôt que sa conclusion.


Sources principales

Banque d'Algérie, situation mensuelle au 30 novembre 2025, publiée fin mai 2026 : monnaie fiduciaire en circulation de 9 654 milliards de dinars, soit 45,7 % du total du bilan.

GIE Monétique, bilan 2025 des paiements électroniques et mobiles en Algérie, relayé par la presse économique algérienne en février 2026 : total de 939 milliards de dinars contre 643,8 milliards en 2024 (+46 %) ; transferts de personne à personne de 647,4 milliards sur 47,5 millions d'opérations ; paiement sur internet de 145 milliards sur plus de 27 millions d'opérations (+179 %) ; paiement sur TPE de 89,5 milliards, parc passé de 68 140 à 78 774 terminaux actifs ; QR intra-bancaire de 57,3 milliards sur 69,3 millions d'opérations ; retraits aux distributeurs de 4 397 milliards sur plus de 235 millions d'opérations et 4 679 appareils ; panier moyen sur TPE supérieur à 9 000 dinars contre environ 6 000 en 2020 ; DZ Mob Pay à 95 014 comptes particuliers et 14 283 comptes marchands en fin d'année ; opération AADL 3 de décembre 2025 à 3,6 millions d'opérations pour 65,27 milliards de dinars.

Déclaration ministérielle devant le Conseil de la nation, 14 mai 2026 : plus de 22 millions de cartes de paiement en circulation à fin mars 2026, dont environ 18 millions de cartes Edahabia ; plus de 104 000 terminaux déployés ; moins de 10 % des commerçants équipés.

Yassir, pages officielles de présentation de Yassir Cash : rechargement par carte ou par agent, transfert de crédits entre utilisateurs, paiement des courses, repas et achats, remboursement possible via un agent. Aucun barème de frais ni plafond publié sur les pages consultées.

Presse algérienne, 2026, sur le projet de texte encadrant le statut des chauffeurs de VTC, annoncé comme finalisé et transmis au secrétariat général du gouvernement, avec l'objectif d'ouvrir une couverture sociale et une reconnaissance fiscale. Aucun détail public sur les commissions ou les délais de règlement.

M. Keith Chen, Katherine Feinerman et Kareem Haggag, « Flexible Pay and Labor Supply: Evidence from Uber's Instant Pay », document de travail, mars 2024 : déploiement randomisé sur 224 987 chauffeurs dans 46 marchés américains, février-avril 2016 ; effet en intention de traiter de 2,4 % sur les minutes travaillées quotidiennes ; les auteurs concluent que les résultats correspondent mieux à un modèle d'escompte hyperbolique qu'à une contrainte de liquidité, notamment du fait de l'absence d'hétérogénéité selon le revenu et d'un effet plus marqué en début de semaine.

AfricaNenda Foundation, « Daily Life of a Market Merchant », 28 avril 2026 : description du cycle de trésorerie quotidien d'une commerçante de marché ouest-africaine, achats de stock en espèces avant l'ouverture des agents, flottant d'agent insuffisant, échecs de confirmation.

Innovations for Poverty Action, étude sur les prêts de liquidité aux agents de monnaie mobile, Birmanie, 2019-2021, 5 400 agents : les difficultés de liquidité et les coûts de rééquilibrage entre espèces et flottant sont décrits comme des contraintes structurelles du métier d'agent. Résultats annoncés comme à paraître au moment de la consultation.

GSMA, State of the Industry Report on Mobile Money 2026, 24 mars 2026 : 2 000 milliards de dollars de transactions mondiales en 2025, 2,3 milliards de comptes enregistrés, 593 millions de comptes actifs à trente jours, taux d'activité mensuelle de 25,7 %, fraude et taxes sur les transactions citées comme facteurs ramenant les usagers vers les espèces.

Estimations sur l'économie informelle algérienne (environ 30 % du PIB, liquidité hors circuit bancaire de l'ordre de 20 milliards de dollars, 2025-2026) : produites par des modèles à variables latentes et non par des mesures directes. À traiter comme des ordres de grandeur.

Calculs de l'auteur, à déclarer comme tels : le montant du paiement électronique dirigé vers un tiers commerçant (environ 292 milliards de dinars, obtenu en retirant les transferts de personne à personne du total publié) ; le rapport de un à quinze entre ce montant et les retraits aux distributeurs ; le nombre de retraits quotidiens par distributeur (environ 138) ; le nombre de transactions annuelles par terminal (environ 126, soit une tous les trois jours, à partir du panier moyen déclaré) ; le ratio entre monnaie fiduciaire en circulation et produit intérieur brut, donné comme ordre de grandeur.

La notion de profondeur d'un circuit monétaire et celle de friction de conversion telles qu'elles sont employées ici sont des constructions analytiques de ma part. Elles n'appartiennent à aucune nomenclature officielle et visent à rendre dénombrable ce que les indicateurs habituels ne mesurent pas.


Moïse Bienheureux Selph présente le journal et l'émission Africa Tech sur Ifrikya FM. Il est fondateur de Lobaka.

Moïse B. Selph

◦———● BRAZZAVILLE → ALGER 4°16′S 15°17′E · 36°45′N 3°03′E

Moïse Bienheureux Selph présente le journal et l’émission Africa Tech sur Ifrikya FM. Il est fondateur de Lobaka.