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Moïse B. Selph
AnalysesPaiementsSérie · 7 épisodes60 min de lecture

Quinze dinars retirés pour un dinar dépensé

En Algérie, en 2025, on a retiré aux distributeurs automatiques quinze fois plus d’argent qu’on n’en a dépensé électroniquement chez un commerçant. Tout ce qui suit part de là, mais commence beaucoup plus bas, dans une voiture arrêtée un soir à Alger. Sept épisodes.

Épisode 1 — Le chauffeur qui préfère 1 500 dinars

Deux sommes identiques, deux comportements différents.

Il est vingt et une heures. La course est acceptée, le chauffeur apparaît sur la carte, il approche. Puis la course est annulée. Je recommence. Même quartier, même heure, même destination. Deuxième annulation.

Je change une seule chose : le mode de paiement. Je passe du portefeuille électronique aux espèces. Le chauffeur suivant vient, fait la course, prend ses billets, s’en va.

Je ne prétends pas avoir mené une expérience. J’ai simplement remarqué quelque chose, plusieurs fois, et suffisamment souvent pour que la question s’installe. Il faut le dire tout de suite et le tenir jusqu’au bout de cette série : aucune donnée publique n’existe en Algérie sur les taux d’annulation par mode de paiement. Ni la Banque d’Algérie, ni le GIE Monétique, ni les plateformes ne publient cela. Ce que je décris est une observation d’usager. Elle peut être exacte et rester non prouvée. Elle peut aussi être un biais de mémoire : on se souvient des annulations qui confirment une intuition et on oublie les autres.

Ce qui m’intéresse n’est donc pas de prouver l’observation. C’est la question qu’elle pose, et cette question tient debout même si mon observation est fausse.

Voici la question.

Une course à 1 500 dinars payée en espèces et une course à 1 500 dinars payée électroniquement mobilisent le même trajet, le même carburant, le même temps, la même usure du véhicule, le même client. Le montant inscrit est identique. Pourquoi un travailleur rationnel traiterait-il ces deux courses différemment ?

Il y a trois réponses réflexes. Elles sont fausses toutes les trois, et il faut expliquer pourquoi, parce que ce sont elles qui empêchent de voir le problème.

Les trois mauvaises réponses

La première : les gens n’aiment pas la technologie. Le chauffeur qui annule ma course utilise une application de géolocalisation, un système de navigation, une messagerie, un système de notation, et il a accepté la course en trois secondes sur un écran tactile. L’hypothèse de la technophobie s’effondre à l’instant où on la formule. Le refus ne porte pas sur l’outil. Il porte sur ce que l’outil lui remet à la fin.

La deuxième : c’est culturel, les Algériens préfèrent le cash. Cette explication a le défaut d’être invérifiable et le défaut, plus grave, d’être inutile. Admettons que l’attachement culturel existe. Une préférence culturelle est stable : elle s’applique le matin comme le soir, aux petites courses comme aux grandes. Or le comportement observé est conditionnel. Le même chauffeur, le même soir, à quelques minutes d’intervalle, accepte une course et refuse l’autre. Une préférence stable ne peut pas expliquer un comportement variable. C’est une règle élémentaire de raisonnement, et elle suffit à écarter l’argument culturel comme explication principale. On peut le garder comme facteur d’ambiance. Pas comme cause.

La troisième : l’économie informelle explique tout. Celle-là est sérieuse et je vais y revenir longuement, parce qu’elle mérite mieux qu’un rejet. Mais telle qu’on l’énonce d’ordinaire, elle ne dit rien : « l’informel explique tout » est une formule qui remplace une explication par un nom. Il faudra la décomposer en mécanismes précis, et l’un d’eux, la traçabilité fiscale, est probablement la meilleure objection à ma propre thèse. Je la traiterai à sa place, dans l’épisode 5.

Ce qui reste quand on enlève les mauvaises réponses

Si le montant est identique et si le refus n’est ni technophobe, ni culturel, ni automatiquement informel, alors la différence est ailleurs. Elle n’est pas dans le montant reçu. Elle est dans ce qu’il devient.

Formulons l’hypothèse avec précision, parce que sa précision est tout ce qu’elle a :

Recevoir 1 500 dinars sur un portefeuille électronique et recevoir 1 500 dinars en billets ne produisent pas la même capacité de dépense dans les heures qui suivent.

Cette formulation a un mérite. Elle est testable, au moins en principe. Il suffirait de savoir ce qu’un chauffeur peut faire, entre vingt et une heures et le lendemain matin, avec l’un et avec l’autre. Où le carburant s’achète-t-il électroniquement ? Le repas ? La recharge téléphonique ? Le remboursement d’une avance prise chez un proche ? Le billet donné à la maison ?

Je n’ai pas encore la réponse. Je sais seulement qu’elle ne se trouve pas dans la technologie de paiement, mais dans la géographie de l’acceptation.

Une objection immédiate

On me dira, et à juste titre, qu’il existe une explication beaucoup plus simple, qui n’a rien à voir avec la monnaie.

Une course payée en espèces met l’argent dans la poche du chauffeur immédiatement. Une course payée électroniquement le crédite sur un compte dont la plateforme est l’intermédiaire, et dont elle prélève sa commission selon des modalités qui lui appartiennent. Le chauffeur ne refuserait pas la monnaie électronique. Il refuserait d’être payé par un tiers qui se sert au passage et qui décide du calendrier.

Cette objection est excellente. Elle est peut-être vraie. Elle a ceci de gênant qu’elle expliquerait le comportement sans avoir besoin de ma thèse. Je la garde en réserve pour l’épisode 6, où j’examinerai les architectures de paiement des plateformes, et je préviens dès maintenant que je n’ai pas les données pour l’écarter.

Notons seulement, pour l’instant, que les deux explications ne s’excluent pas. Un chauffeur peut à la fois préférer que la plateforme ne soit pas son banquier et avoir besoin de billets ce soir. Les deux raisons pointent dans la même direction, ce qui rend le comportement d’autant plus rationnel et d’autant plus difficile à attribuer à une cause unique.

Ce que cet épisode établit

Rien, et c’est volontaire.

Il établit seulement qu’un comportement qui paraît irrationnel, refuser un revenu identique, ne peut pas être expliqué par les trois raisons qu’on invoque d’ordinaire. Et qu’il reste, une fois ces raisons écartées, une piste sérieuse : deux sommes nominalement égales peuvent ne pas avoir la même valeur pratique.

Cette phrase a l’air d’une évidence. Elle ne l’est pas. Elle contredit la définition scolaire de la monnaie, qui la présente comme une unité de compte homogène : un dinar est un dinar. Si un dinar électronique et un dinar en billets ne valent pas la même chose pour la même personne au même moment, alors quelque chose dans notre définition de la monnaie est incomplet.

C’est ce quelque chose que l’épisode suivant va chercher.

Question ouverte : avez-vous déjà refusé, reporté ou modifié une transaction non pas à cause de son montant, mais à cause de la forme sous laquelle vous alliez recevoir l’argent ?

Épisode 2 — L’argent n’est pas seulement de l’argent

Valeur nominale, valeur pratique, et ce qui les sépare.

Reprenons le chauffeur à l’endroit où nous l’avons laissé, mais suivons-le jusqu’au lendemain matin.

Il termine sa nuit vers deux heures. Il a besoin de carburant avant de reprendre, car il ne fait jamais le plein complet : il achète au fur et à mesure, parce que sa trésorerie est quotidienne. Il doit rendre une somme empruntée la semaine dernière à un cousin, qui n’a pas de compte et qui attend des billets. Il doit laisser quelque chose à la maison. Il achètera un sandwich et un café quelque part, dans un endroit qui n’a jamais vu un terminal de paiement. Peut-être une réparation, un pneu, une pièce détachée chez un vendeur du quartier.

Additionnons cette liste. Elle représente l’essentiel de ses sorties d’argent des vingt-quatre prochaines heures. Combien de ces dépenses peut-il régler depuis un solde électronique, sans le convertir ?

Je ne connais pas le chiffre exact et je ne vais pas l’inventer. Mais l’ordre de grandeur, lui, est documentable, et il est brutal. À la mi-2026, l’Algérie comptait 119 430 terminaux de paiement en service pour 1 092 176 commerces de détail inscrits au registre du commerce : onze terminaux pour cent détaillants. Encore s’agit-il d’une densité et non d’une part de commerçants équipés, puisqu’un même commerçant peut détenir plusieurs terminaux. Rapporté à l’ensemble des 2 422 953 commerçants inscrits, services compris, le chiffre tombe à cinq pour cent. Les déclarations officielles de 2026 disaient la même chose avec moins de précision : moins d’un commerçant sur dix peut encaisser autrement qu’en billets.

Voilà la première pièce du mécanisme. Le chauffeur n’a pas un problème avec la monnaie électronique. Il a un problème avec la carte d’acceptation de cette monnaie, et cette carte est essentiellement vide là où il vit.

Liquidité : un mot qu’on emploie mal

En finance, un actif est dit liquide lorsqu’il peut être converti rapidement, sans délai significatif et sans perte de valeur. On applique d’ordinaire ce concept aux actions, aux obligations, à l’immobilier. On ne l’applique presque jamais à la monnaie elle-même, parce que la monnaie est censée être l’étalon de liquidité, la chose par rapport à laquelle tout le reste se mesure.

C’est exactement là que se trouve l’angle mort.

La monnaie est un actif parfaitement liquide seulement si elle est acceptée partout où son détenteur veut dépenser. Cette condition paraît triviale dans une économie où l’acceptation est universelle. Elle cesse de l’être dès que l’acceptation devient partielle. Et une acceptation partielle transforme la monnaie en actif à liquidité conditionnelle, c’est-à-dire en quelque chose qui ressemble moins à un billet qu’à un bon d’achat valable dans certains magasins.

Un solde de 1 500 dinars dans un portefeuille électronique, dans un environnement où neuf commerçants sur dix ne l’acceptent pas, n’est pas 1 500 dinars. C’est une créance de 1 500 dinars sur un système, convertible en monnaie dépensable moyennant un déplacement, un délai, une disponibilité et parfois un coût.

Distinguons donc trois choses que le langage courant confond :

La valeur nominale. Ce qui est inscrit. Elle est identique dans les deux cas : 1 500.

La valeur pratique. Ce que la somme permet de faire immédiatement, sans conversion. Elle dépend entièrement de l’environnement d’acceptation, donc du quartier, de l’heure, du type de dépense.

Le coût de conversion. Ce qu’il faut dépenser en frais, en temps, en déplacement et en incertitude pour transformer la première en seconde.

Ces trois grandeurs sont distinctes et seule la première apparaît sur l’écran.

Ce n’est pas une spéculation, c’est documenté ailleurs

Je ne peux pas prouver ce mécanisme chez les chauffeurs algériens. Mais il a été décrit, avec précision, chez des travailleurs comparables sur le continent.

En avril 2026, la fondation AfricaNenda a publié la description d’une journée de commerçante de marché en Afrique de l’Ouest. Le texte suit le cycle de trésorerie heure par heure. À cinq heures du matin, l’achat de stock se fait en espèces : les fournisseurs refusent le numérique, la connexion est lente, et une hésitation sur l’application fait perdre la marchandise à un concurrent. En journée, le paiement numérique devient utile, pour la sécurité et pour l’image. Le soir, la réconciliation est un cauchemar, parce que les confirmations par message n’arrivent pas toujours.

Et surtout, la conversion pose un problème d’horaire : les agents ferment avant le moment où il faut payer, et leur flottant ne suffit pas toujours. Une commerçante ivoirienne y résume le mécanisme entier : « If I don’t cash out today, I go home with no cash in hand. »

Traduisons ce que cette phrase contient. Ce n’est pas une préférence. C’est une contrainte de calendrier. Le stock s’achète à cinq heures du matin en billets. Les agents ouvrent à neuf heures. Une recette encaissée numériquement le soir et non convertie avant la fermeture des agents n’est pas une recette disponible pour le réapprovisionnement du lendemain. Elle existe, elle est comptée, elle n’est simplement pas là au moment où on en a besoin.

Un chauffeur de VTC à Alger et une commerçante de marché à Abidjan n’exercent pas le même métier, ne vivent pas dans le même pays et n’utilisent pas les mêmes outils. Mais leur structure de trésorerie est la même : des recettes fractionnées, des dépenses quotidiennes, aucun matelas, et une contrainte d’heure.

Le contre-argument, et il est sérieux

Vous décrivez un problème d’acceptation commerciale. Mais les portefeuilles électroniques permettent aussi les transferts entre particuliers, et la plupart des dépenses que vous citez, rembourser un cousin, laisser de l’argent à la maison, peuvent se régler par transfert. Votre chauffeur peut donc dépenser sans convertir.

L’objection est juste, et elle est même mieux fondée que je ne le voudrais, puisque les données algériennes montrent que le transfert entre personnes est de loin l’usage dominant du paiement électronique dans le pays. J’y viens dans l’épisode suivant.

Mais la réponse tient en une observation. Un transfert de personne à personne ne résout le problème du chauffeur que si le destinataire, lui, peut dépenser ce qu’il reçoit. Si le cousin remboursé doit à son tour se rendre chez un agent ou à un distributeur pour obtenir des billets, alors la conversion n’a pas été évitée. Elle a été déplacée. Le chauffeur a transféré, avec l’argent, l’obligation de le convertir.

C’est un point qui paraît mineur et qui est central. Dans un circuit profond, on peut transmettre sans convertir, parce que le suivant peut dépenser. Dans un circuit peu profond, chaque transfert rapproche simplement la conversion d’un cran. Le système déplace la friction au lieu de la supprimer.

Conclusion provisoire

Deux choses à ce stade.

Premièrement, la liquidité n’est pas une propriété de la monnaie. C’est une propriété du réseau dans lequel la monnaie circule. Une même somme, dans deux réseaux différents, n’a pas la même valeur pratique, et cette différence est une grandeur réelle, pas un ressenti.

Deuxièmement, le comportement du chauffeur, s’il correspond à ce mécanisme, n’est pas irrationnel. Il est exactement l’inverse. Il applique une décote à un actif moins liquide, ce que fait tout agent économique correctement informé. Un financier qui préfère une obligation liquide à une obligation illiquide de même rendement fait la même chose, et personne ne l’accuse d’être arriéré.

Reste à savoir si l’Algérie est réellement ce pays où le numérique s’arrête au guichet. C’est une affirmation que je viens de faire et que je n’ai pas encore démontrée. Les chiffres existent, ils sont publics, et ils sont plus parlants que je ne l’espérais.

Question ouverte : sur vos dix dernières dépenses, combien auraient été possibles sans jamais toucher un billet ?

Épisode 3 — Un pays peut être numérisé sans être dématérialisé

Ce que disent les chiffres algériens quand on les décompose.

L’Algérie a une histoire de paiement électronique qu’on raconte généralement sous forme de croissance, et cette croissance est réelle.

En 2025, l’ensemble des paiements électroniques et mobiles a atteint 939 milliards de dinars, contre 643,8 milliards l’année précédente, soit une progression de 46 %. Le paiement sur internet a bondi de 179 % pour atteindre 145 milliards de dinars sur plus de 27 millions d’opérations. Le parc de terminaux actifs est passé de 68 140 à 78 774 unités. À fin juin 2026, 23,08 millions de cartes interbancaires circulaient dans le pays, dont 18,59 millions de cartes Edahabia émises par Algérie Poste.

Ce sont les chiffres qu’on met en titre. Ils sont exacts. Ils ne sont pas faux. Ils sont simplement incomplets, et l’incomplétude change tout.

Le chiffre qu’on ne met jamais à côté

Toujours en 2025, et selon la même source, le GIE Monétique, les distributeurs automatiques de billets ont traité plus de 235 millions d’opérations pour 4 397 milliards de dinars, en hausse de 19 %, sur un parc de 4 679 appareils.

Mettons les deux nombres côte à côte, ce que les communiqués ne font jamais :

  • Paiements électroniques et mobiles, tous usages confondus : 939 milliards de dinars.
  • Retraits d’espèces aux distributeurs : 4 397 milliards de dinars.

Le rail numérique algérien a servi, en 2025, à sortir de l’argent du système presque cinq fois plus qu’à y faire circuler des paiements. Mais ce n’est pas encore le vrai rapport, parce que les 939 milliards contiennent quelque chose qui n’est pas un paiement.

La décomposition qui change la lecture

Voici le détail des 939 milliards, tel qu’il est publié :

PosteMontantVolume
Transferts de personne à personne647,43 Mds DA47,52 millions d’opérations
Paiement sur internet145,07 Mds DA27,12 millions d’opérations
Paiement sur terminal (TPE)89,54 Mds DA10,09 millions d’opérations
Paiement mobile marchand par QR57,30 Mds DA69,39 millions d’opérations

Les transferts de personne à personne pèsent 69 % du total. Or un transfert entre deux particuliers n’est pas un paiement marchand. Il déplace de l’argent. Il ne l’achemine pas vers un commerçant, un fournisseur, un prestataire. C’est un mouvement à l’intérieur du système, pas une dépense.

Retirons-les. Le paiement électronique effectivement dirigé vers un tiers commerçant ou un service pèse alors environ 292 milliards de dinars sur l’année.

Comparons de nouveau :

  • Dépensé électroniquement chez un tiers : environ 292 milliards de dinars.
  • Retiré en espèces aux distributeurs : 4 397 milliards de dinars.

Un dinar dépensé électroniquement pour quinze dinars retirés en billets.

Ce calcul est le mien et je dois en déclarer l’hypothèse : je considère que les transferts P2P sont majoritairement des transferts entre particuliers et non des règlements commerciaux déguisés. Si une part significative de ces 647 milliards correspond en réalité à des paiements à des commerçants qui se font virer l’argent sur leur compte personnel, le rapport se resserre. Je n’ai aucun moyen de le savoir, et je signale que cette possibilité existe. Elle ne détruit pas le raisonnement : elle en déplacerait l’amplitude, pas la direction.

Un indice existe, et il ne tranche pas. Le transfert moyen de personne à personne s’élève à 13 623 dinars, quand le paiement moyen sur terminal chez un commerçant s’établit autour de 8 900 dinars. Les transferts sont donc en moyenne plus gros que les achats par carte. On peut y lire des règlements commerciaux déguisés, qui porteraient sur des montants plus élevés que le panier de caisse. On peut aussi bien y lire ce qu’on attend d’une entraide familiale : une part de loyer, une contribution mensuelle, un envoi à un parent. Le chiffre est compatible avec les deux lectures. La nature de ces flux n’est pas documentée, et une analyse indépendante publiée en septembre 2026 à partir des mêmes données arrive exactement à la même conclusion.

Il faut enfin dire que mon rapport de un à quinze est la lecture la plus favorable au paiement électronique, pas la plus sévère. Il compte dans la dépense électronique le paiement en ligne, dont une part importante est administrative : la première tranche du programme de logement AADL 3, payée exclusivement en ligne, en a représenté à elle seule 65 milliards en décembre 2025. Si l’on s’en tient au commerce physique, terminaux et QR marchand, le rapport tombe à un pour trente. Si l’on s’en tient au seul paiement par carte chez un commerçant, il tombe à un pour quarante-neuf : le paiement sur terminal représente 2 % du cash retiré. J’ai retenu le chiffre le moins spectaculaire des trois, parce que c’est celui qu’il est le plus difficile de contester.

Deux chiffres qui règlent la question

Il existe un test plus simple, qui ne dépend d’aucune hypothèse de ma part. Comparons l’intensité d’usage des deux infrastructures.

Les distributeurs. 235 millions d’opérations sur 4 679 appareils, cela fait environ 50 000 retraits par appareil et par an, soit près de 138 retraits par distributeur et par jour. Le retrait moyen s’établit autour de 18 700 dinars.

Les terminaux de paiement. 10,09 millions de transactions dans l’année. Réparties sur le parc de terminaux actifs, entre 128 et 137 transactions par terminal selon qu’on retient le parc de fin d’année ou le parc moyen, soit à peu près une transaction tous les trois jours.

Cent trente-huit retraits par jour d’un côté. Une transaction tous les trois jours de l’autre.

Ces deux chiffres décrivent la même économie. L’un mesure une infrastructure saturée, l’autre une infrastructure installée et inutilisée. Le pays a bel et bien construit un réseau de paiement électronique. Il l’a construit à un endroit où l’argent ne passe pas.

Ce que cela dit du stock

Ajoutons la dernière donnée. Au 30 novembre 2025, la monnaie fiduciaire en circulation en Algérie s’élevait à 9 654 milliards de dinars, représentant 45,7 % du total du bilan de la Banque d’Algérie.

Rapportons les retraits annuels au stock : 4 397 milliards retirés dans l’année pour 9 654 milliards en circulation. Près de la moitié du stock de billets du pays passe chaque année par un distributeur automatique. Et une fois sortie, cette monnaie ne revient pas dans le circuit bancaire au même rythme : elle circule de main en main, dans des transactions qu’aucun système n’enregistre, jusqu’à ce qu’un dépôt la ramène, ou jusqu’à ce qu’elle reste dehors.

Rapportée à la production nationale, la masse de billets en circulation représente un ordre de grandeur élevé, de l’ordre du quart du produit intérieur brut selon les estimations disponibles et le taux de change retenu. Je donne ce ratio comme un ordre de grandeur et non comme une mesure, parce qu’il dépend de conventions que je ne maîtrise pas entièrement. La comparaison internationale, elle, ne prête pas à discussion : c’est un niveau très supérieur à celui des économies où le paiement électronique est la norme.

Le contre-argument

Vous regardez une photographie et vous en tirez une loi. Le paiement en ligne a progressé de 179 % en un an. Le parc de terminaux a gagné 15 % en douze mois. DZ Mob Pay vient d’être lancé. Vous décrivez un retard qui est en train de se combler, et vous le présentez comme une structure.

C’est l’objection la plus solide contre cet épisode, et je l’accepte partiellement.

La trajectoire est réelle. Une partie du décollage de 2025 s’explique d’ailleurs par un événement identifiable : le paiement en ligne de la première tranche du programme de logement AADL 3, exclusivement numérique, a produit à lui seul 3,6 millions d’opérations et 65,27 milliards de dinars sur le seul mois de décembre 2025. Ce détail est instructif pour une raison qui dépasse la statistique : quand le paiement électronique est la seule option, il est massivement utilisé. Le problème n’est donc pas l’aptitude des Algériens à payer électroniquement. C’est l’absence, partout ailleurs, d’un endroit où le faire.

Mais l’objection ne tient pas jusqu’au bout, pour une raison arithmétique. Un écart de un à quinze ne se comble pas par une croissance de 46 % par an sur la petite grandeur pendant que la grande progresse de 19 %. Le calcul est vite fait : à ces rythmes, il faudrait une bonne dizaine d’années pour que les deux se rejoignent, en supposant que les taux tiennent, ce qui n’arrive jamais. Le rattrapage est réel. Il n’est pas imminent.

Il y a mieux qu’un calcul de rattrapage : un test grandeur nature, et il a eu lieu au premier semestre 2026. Entre décembre 2025 et juin 2026, le parc de terminaux est passé d’environ 78 000 à 119 430 appareils en service, soit une hausse de 52 % en six mois. Si le problème était l’équipement, l’usage aurait dû suivre. En mars 2026, le réseau a traité à peine un million de transactions sur terminal, soit une moyenne d’une dizaine d’opérations par terminal sur le mois, selon les données du GIE Monétique reprises par la presse spécialisée. Une transaction tous les trois jours, exactement comme en 2025. Et les indices de volume ont reflué à partir d’avril. Le parc a crû de moitié. L’intensité d’usage de chaque terminal n’a pas bougé.

Ce résultat appelle une réserve : un semestre, c’est court, et la presse qui publie ces chiffres évoque elle-même un possible effet saisonnier. Mais il pointe dans une direction précise, et j’y reviendrai à la fin de cette série, parce qu’il m’oblige à corriger une de mes propres conclusions.

Et surtout, l’objection ne répond pas à la question posée. Même en croissance rapide, l’environnement d’acceptation de 2026 est celui dans lequel un chauffeur doit décider ce soir s’il accepte une course payée électroniquement. On ne dépense pas dans une tendance.

Conclusion provisoire

Le paiement électronique en Algérie fonctionne. Il fonctionne pour retirer, il fonctionne pour transférer entre particuliers, il fonctionne pour les paiements administratifs et pour le commerce en ligne quand celui-ci est obligatoire. Il ne fonctionne pas, ou très peu, pour la dépense courante chez un commerçant.

Cela produit une structure très particulière, qu’on pourrait décrire ainsi : le numérique sert de tuyau, pas de destination. L’argent y entre, y transite, et en sort le plus vite possible pour aller vivre sa vraie vie ailleurs.

Si c’est vrai, alors mon chauffeur n’a pas un problème personnel. Il a le comportement exactement adapté à l’économie dans laquelle il travaille. Et la question cesse d’être « pourquoi refuse-t-il ? » pour devenir « que se passe-t-il au point de sortie ? ».

C’est ce point de sortie qu’il faut maintenant nommer et mesurer.

Question ouverte : dans votre vie quotidienne, l’argent électronique est-il une destination ou un tuyau ?

Épisode 4 — La profondeur d’un circuit

Combien de fois un dinar peut-il changer de mains sans changer de système ?

Suivons un billet de 1 000 dinars pendant une semaine.

Un chauffeur le reçoit d’un passager le lundi soir. Mardi matin, il achète du carburant avec. Le pompiste le met dans sa caisse, et le soir la station paie en partie son personnel avec la recette du jour. Un employé achète du pain et des légumes le lendemain. Le commerçant règle une partie de son réapprovisionnement au grossiste. Le grossiste paie un transporteur. Le transporteur prend un taxi.

Ce billet a servi sept fois. Il n’est sorti d’aucun système, n’a franchi aucun guichet, n’a subi aucun frais, n’a attendu aucune validation, n’a exigé aucune connexion, n’a laissé aucune trace. À chaque étape, il a été accepté sans discussion, parce que tout le monde l’accepte.

Faisons le même exercice avec 1 000 dinars électroniques.

Le chauffeur les reçoit le lundi soir sur son portefeuille. Mardi matin, il veut du carburant. La station n’a pas de terminal, ou en a un qui ne fonctionne pas, ou n’accepte pas ce portefeuille. Il se rend chez un agent ou à un distributeur, retire des billets, achète son carburant. À partir de là, la chaîne est identique à la précédente : le billet repart pour six transactions supplémentaires, dans le circuit en espèces.

Comparons les deux trajectoires. Dans le premier cas, la monnaie a servi sept fois dans le système où elle est née. Dans le second, elle a servi une fois dans son système d’origine, avant d’en sortir définitivement à la première dépense réelle.

Je propose d’appeler cette grandeur la profondeur d’un circuit monétaire : le nombre de transactions successives qu’une unité de valeur peut effectuer sans devoir être convertie dans un autre système.

Ce terme n’appartient à aucune nomenclature officielle. Je le construis parce que j’ai besoin d’un nom pour une chose que les indicateurs habituels ne mesurent pas. Le taux de bancarisation ne la mesure pas. Le nombre de cartes en circulation ne la mesure pas. Le volume de transactions ne la mesure pas non plus, puisqu’un système peut afficher des volumes considérables en ne servant qu’à faire entrer et sortir de l’argent.

S’il fallait un seul chiffre pour approcher cette grandeur en Algérie, ce serait celui-ci. Le switch mobile national DZ Mob Pay, lancé en janvier 2025, permet le paiement par QR code entre porteurs de cartes Edahabia et commerçants. À la mi-2026, on comptait 18,59 millions de porteurs Edahabia et 18 294 commerçants acceptant le QR : un commerçant acceptant pour 1 016 porteurs. Le rapprochement est imparfait, puisque tous les porteurs n’utilisent pas le service, et il est emprunté à une analyse publiée par un cabinet de conseil. Mais il décrit la forme exacte du problème. Mille personnes peuvent payer. Une seule peut encaisser.

Deux circuits sous deux tutelles

La fragmentation n’est pas seulement technique, elle est institutionnelle, et c’est un point que je n’avais pas mesuré avant de décomposer le parc de cartes.

Sur les 23,08 millions de cartes interbancaires en circulation à fin juin 2026, 18,59 millions, soit 80,5 %, sont des cartes Edahabia émises par Algérie Poste. Les banques commerciales n’en émettent que 4,49 millions. Quatre cartes sur cinq sont postales, pas bancaires. Le premier acteur de la monétique algérienne n’est pas une banque.

Or ces deux réseaux ne relèvent pas de la même tutelle. Algérie Poste dépend du ministère de la Poste et des Télécommunications ; les banques relèvent de la Banque d’Algérie et de ses règles prudentielles. L’analyse qui met ce point en avant en tire la formule d’un marché soumis à deux superviseurs. Je la reprends avec prudence, faute d’avoir examiné moi-même le cadre réglementaire applicable à l’activité monétique d’Algérie Poste, mais le fait de départ, lui, ne se discute pas : l’immense majorité des porteurs de cartes algériens tient son argent dans un circuit qui n’est pas le circuit bancaire. Chaque fois qu’un paiement doit franchir cette frontière, entre un porteur postal et un commerçant domicilié dans une banque, c’est une interopérabilité de plus qui doit fonctionner.

Pourquoi la profondeur est une propriété du réseau, pas du produit

La profondeur ne se décide pas. Elle résulte de l’acceptation, et l’acceptation est un effet de réseau classique : chacun accepte un moyen de paiement dans la mesure où ceux à qui il paiera ensuite l’acceptent aussi.

Cela produit une asymétrie brutale entre les deux systèmes. Le cash a une profondeur quasi infinie parce que son acceptation est universelle par construction : elle est garantie par la loi et par l’habitude. Le circuit électronique, lui, doit gagner chaque point d’acceptation un par un, commerçant par commerçant, terminal par terminal. Et tant que la chaîne comporte un seul maillon manquant, l’argent doit sortir à ce maillon.

C’est pourquoi un système de paiement électronique peut être techniquement supérieur et économiquement inférieur. Techniquement, il est plus rapide, plus sûr, traçable, sans risque de vol ni de faux billets. Économiquement, il est moins liquide, parce que sa profondeur est de un ou deux quand celle du cash est de sept ou de vingt.

Un système plus moderne et moins liquide : la formule paraît contradictoire. Elle ne l’est pas. Elle décrit exactement la situation algérienne de 2026.

Ce que coûte réellement une conversion

Le passage d’un circuit à l’autre a un prix, et ce prix est presque toujours sous-estimé parce qu’on ne regarde que sa composante monétaire.

Le coût financier. Frais de retrait quand ils existent, commission d’agent, écart entre le montant crédité et le montant obtenu. Souvent faible à l’unité, il devient significatif quand la conversion est quotidienne.

Le coût temporel. Le déplacement jusqu’au distributeur ou jusqu’à l’agent, la file d’attente. Pour un chauffeur payé à la course, une demi-heure passée à convertir est une demi-heure non facturée, et ce coût d’opportunité ne figure sur aucun relevé.

Le coût de disponibilité. C’est le plus sous-estimé. Un distributeur peut être vide, en panne, ou saturé. Un agent peut avoir fermé, ou ne pas avoir assez de billets. La littérature sur la monnaie mobile a un nom pour cela : le problème du flottant, c’est-à-dire de l’équilibre que l’agent doit maintenir entre son solde électronique et ses espèces. C’est un problème structurel, pas un incident : une étude de l’organisation Innovations for Poverty Action portant sur 5 400 agents de monnaie mobile en Birmanie décrit explicitement les difficultés de liquidité et les coûts de rééquilibrage entre espèces et flottant comme des contraintes majeures de ce métier. Autrement dit, la capacité d’un système électronique à restituer des billets dépend de la trésorerie privée de milliers de petits intermédiaires. Quand elle manque, la conversion est simplement impossible à cet instant.

Le coût d’horaire. Distinct du précédent. Même avec un agent solvable et disponible, ses heures d’ouverture peuvent ne pas coïncider avec le moment où l’argent est nécessaire. C’est ce que décrivait la commerçante citée dans l’épisode 2 : le stock s’achète avant l’ouverture des agents.

Le coût d’incertitude. Ne pas savoir à l’avance si la conversion réussira. Ce coût est particulier parce qu’il se paie même quand tout se passe bien : il pousse à conserver en permanence une réserve d’espèces, donc à ne jamais dépendre du système électronique, donc à ne jamais lui donner l’occasion de faire ses preuves.

Le coût administratif et informationnel. Justificatif, identification, plafond, rapprochement des comptes, confirmation par message qui n’arrive pas.

Additionnés, ces coûts forment ce que j’appellerai la friction de conversion. Et la propriété la plus importante de cette friction est qu’elle n’est pas proportionnelle au montant. Elle est en grande partie fixe. Convertir 1 500 dinars coûte à peu près autant de temps et de déplacement que d’en convertir 50 000.

La conséquence est immédiate et elle est cruelle : la friction de conversion frappe proportionnellement plus fort les petits montants et les trésoreries fréquentes. Un salarié mensualisé convertit une fois par mois. Un chauffeur de VTC, une commerçante de marché, un journalier convertissent tous les jours. Le système électronique est donc le plus coûteux, en proportion, pour exactement ceux qui ont le moins de marge.

Ce n’est pas un jugement moral. C’est une propriété arithmétique des coûts fixes, la même qui, dans un autre domaine, fait qu’une formalité administrative identique pèse davantage sur une petite entreprise que sur une grande.

Le contre-argument, et il mérite mieux qu’une réfutation

Vous décrivez le coût de sortir du circuit électronique. Mais le cash a lui aussi des coûts, et vous les passez sous silence : le risque de vol, l’absence de traçabilité en cas de litige, le temps de comptage, les déplacements pour déposer les recettes, la fausse monnaie, l’impossibilité de payer à distance. Si le cash était si supérieur, personne n’aurait inventé autre chose.

L’objection est exacte sur chaque point, et je ne cherche pas à la contourner. Le cash a des coûts réels, et ils sont parfois plus élevés que ceux du numérique, en particulier pour les montants importants, pour les transactions à distance et pour tout ce qui touche à la sécurité.

Mais il faut voir où se situent ces coûts, parce que c’est là que tout se joue. Les coûts du cash se paient à l’accumulation. Les coûts du numérique se paient à la dépense.

Détenir beaucoup de cash est risqué, encombrant et coûteux. Le dépenser ne coûte rien. Détenir un solde électronique ne coûte rien et ne présente aucun risque. Le dépenser, dans un environnement à faible acceptation, coûte une conversion.

Pour qui accumule, le numérique est supérieur. Pour qui vit au jour le jour et dépense tout ce qu’il reçoit dans les vingt-quatre heures, la structure s’inverse complètement. Les coûts du cash ne se matérialisent jamais, puisqu’il n’y a pas d’accumulation, et les coûts du numérique se matérialisent chaque jour, puisqu’il n’y a que des dépenses.

Cette asymétrie explique quelque chose qu’on présente d’ordinaire comme un paradoxe sociologique : ce ne sont pas les mêmes personnes qui ont intérêt au numérique. L’avantage relatif des deux systèmes dépend du profil de trésorerie de l’utilisateur, et ce profil est très inégalement distribué dans une société.

Une seconde objection, plus gênante

Votre notion de profondeur est séduisante mais invérifiable. Vous ne la mesurez pas, vous l’illustrez par une histoire de billet inventée.

C’est vrai, et je l’assume. Le récit du billet de 1 000 dinars est une construction pédagogique, pas une observation. Je ne dispose d’aucune mesure de la profondeur d’un circuit, et je ne crois pas qu’une telle mesure existe en Algérie.

Ce que je peux offrir à la place est un indice indirect, et il est fourni par les chiffres de l’épisode précédent. Une infrastructure dont chaque terminal enregistre une transaction tous les trois jours, dans un pays où chaque distributeur en enregistre cent trente-huit par jour, décrit une profondeur très faible d’un côté et très élevée de l’autre. Ce n’est pas une mesure directe. C’est une empreinte.

Conclusion provisoire

Nous avons maintenant un vocabulaire.

Un circuit monétaire est profond lorsque la monnaie y circule plusieurs fois sans conversion. La profondeur dépend de l’acceptation, pas de la technologie. La friction de conversion est le prix du passage d’un circuit à l’autre, elle est en grande partie fixe, et elle pèse le plus sur les trésoreries les plus fréquentes.

Ce cadre explique le comportement du chauffeur sans avoir besoin de le juger. Il applique une décote à un actif dont la profondeur est faible, dans une économie où sa propre trésorerie est quotidienne. C’est cohérent, c’est mesuré, c’est rationnel.

Mais cela reste une explication par l’environnement. Il faut maintenant regarder l’autre hypothèse, celle qui porte sur le chauffeur lui-même, et qui est beaucoup plus difficile à défendre.

Question ouverte : quelle est la profondeur du circuit dans lequel vous êtes payé ? Combien de dépenses pouvez-vous faire avant d’avoir besoin de convertir ?

Épisode 5 — Le chauffeur n’achète pas seulement de l’argent

Ce qu’on sait, ce qu’on suppose, et ce qu’on ne sait pas.

Je vais formuler dans cet épisode l’hypothèse la plus intéressante de cette série, et je vais ensuite passer le reste de l’épisode à expliquer pourquoi je n’arrive pas à la prouver.

Voici l’hypothèse.

Certains chauffeurs ne conduiraient pas d’abord pour gagner un revenu. Ils conduiraient pour fabriquer de la liquidité disponible aujourd’hui. Dans cette lecture, une nuit de travail n’est pas une source de revenu mensuel, c’est un instrument de trésorerie à vingt-quatre heures, et le mode de paiement cesse d’être un détail administratif pour devenir la variable principale.

Un raisonnement rend cette hypothèse crédible sans aucune donnée. Si un travailleur a besoin de 1 500 dinars ce soir et que ses alternatives sont l’emprunt auprès d’un proche, l’avance auprès d’un intermédiaire, ou le renoncement, alors une course payée en billets est bien plus qu’un revenu : c’est un accès immédiat à de la liquidité, sans dette, sans intérêt et sans obligation sociale. Comparée à une avance qu’il faudrait rembourser 1 700 la semaine suivante, une course payée en espèces est un instrument financier remarquablement bon marché.

Dans ce cadre, refuser une course payée électroniquement n’est pas refuser un revenu. C’est refuser un instrument qui ne remplit pas la fonction recherchée. Le chauffeur n’achète pas de l’argent. Il achète de la disponibilité.

Ce que dit la littérature

L’idée qu’un travailleur puisse valoriser l’immédiateté du paiement au-delà de son montant n’est pas nouvelle, et elle a été étudiée sérieusement dans un contexte très différent.

En 2016, Uber a déployé aux États-Unis un dispositif appelé Instant Pay, qui permettait aux chauffeurs de percevoir leurs gains immédiatement plutôt que d’attendre le versement hebdomadaire. Le déploiement a été fait de façon randomisée, ce qui en fait une des rares expériences propres sur le sujet. Chen, Feinerman et Haggag l’ont exploitée sur 224 987 chauffeurs répartis dans 46 marchés.

Le résultat principal va dans mon sens : l’accès au paiement immédiat augmente l’offre de travail. L’effet en intention de traiter est de 2,4 % de minutes travaillées quotidiennes supplémentaires, et les estimations sur les chauffeurs effectivement utilisateurs sont considérablement plus élevées. Les gens travaillent davantage quand ils peuvent être payés tout de suite. L’immédiateté a donc bien une valeur propre, distincte du montant.

Et puis vient la partie qui contredit mon hypothèse, et elle est sérieuse.

Les auteurs concluent que leurs résultats correspondent mieux à un modèle de biais de présent, l’escompte hyperbolique, qu’à une contrainte de liquidité. Deux éléments les y conduisent. D’abord, l’effet ne varie presque pas selon le niveau de revenu, alors qu’une véritable contrainte de liquidité devrait frapper beaucoup plus durement les chauffeurs les plus pauvres. Ensuite, l’effet est plus fort en début de semaine qu’en fin de semaine, ce qui correspond à la signature d’un biais de présent plutôt qu’à celle d’un besoin réel de trésorerie.

Autrement dit : un chauffeur peut vouloir son argent tout de suite sans en avoir besoin tout de suite.

Cette conclusion attaque le cœur de mon hypothèse. Elle suggère que la préférence pour le paiement immédiat pourrait être un phénomène psychologique universel, présent chez des chauffeurs américains qui ne connaissent aucune contrainte d’acceptation commerciale, et donc qu’il n’est pas nécessaire d’invoquer la liquidité pour l’expliquer.

Ce qui limite malgré tout cette objection

Je ne vais pas écarter ce résultat, mais je vais en délimiter la portée, parce qu’elle n’est pas illimitée.

L’étude porte sur des chauffeurs américains en 2016, dans une économie où l’acceptation du paiement électronique est proche de l’universalité. Pour eux, la question posée est uniquement celle du délai : recevoir maintenant ou recevoir vendredi. La question de la forme ne se pose pas, puisqu’un virement américain est dépensable partout.

En Algérie, les deux questions se superposent. Le chauffeur ne choisit pas seulement entre maintenant et plus tard. Il choisit entre une monnaie utilisable partout et une monnaie utilisable dans moins de 10 % des commerces. Le résultat américain établit qu’une partie de la préférence pour le paiement immédiat relève du biais de présent. Il n’établit pas qu’il n’existe pas, ailleurs, une contrainte d’acceptation qui s’y ajoute.

Ce que je retiens honnêtement : mon hypothèse de liquidité surestime probablement sa part. Une partie du comportement que j’attribue à la contrainte relève sans doute de ce biais universel. Je ne sais pas dans quelle proportion, et personne ne le sait pour l’Algérie.

L’autre objection, celle que je crains le plus

Il existe une explication concurrente beaucoup plus simple, et elle n’a rien à voir avec la liquidité.

Un paiement électronique laisse une trace. Une course payée en billets n’en laisse pas, ou en laisse une que le chauffeur contrôle.

Dans un pays où l’économie informelle est estimée autour de 30 % du produit intérieur brut et où la liquidité circulant hors du circuit bancaire est évaluée à une vingtaine de milliards de dollars, avec toutes les réserves qu’appellent des estimations produites par modèles et non par mesure, cette explication n’a rien d’exotique. Elle est même l’explication par défaut.

Ajoutons un élément de contexte que j’ai vérifié : en 2026, le statut des chauffeurs de VTC en Algérie n’était toujours pas stabilisé. Un projet de texte était annoncé comme finalisé et transmis au secrétariat général du gouvernement, avec pour objectif d’ouvrir une couverture sociale et une reconnaissance fiscale à cette activité. Autrement dit, au moment où j’écris, des dizaines de milliers de personnes exercent une activité dont le régime fiscal et social est en cours de définition.

Dans une telle situation, préférer une forme de paiement qui ne construit pas d’historique n’est pas de la fraude au sens ordinaire du terme. C’est une conduite prudente face à une règle qui n’est pas encore écrite. On ne sait pas ce qui sera demandé rétroactivement à ceux dont l’activité sera la mieux documentée.

Je ne peux pas départager les deux explications. Elles produisent le même comportement observable. Pire, elles se renforcent : la traçabilité donne une raison de préférer le cash, et la faible acceptation commerciale donne une raison de ne pas s’en priver.

Ce qu’il faudrait pour trancher

Autant l’écrire, puisque quelqu’un le fera peut-être un jour. Trois données suffiraient à répondre.

Le taux d’annulation par mode de paiement, par tranche horaire, sur une plateforme algérienne. Il dirait si l’observation de départ est réelle.

Le délai réel entre une course payée électroniquement et la disponibilité des fonds en espèces pour le chauffeur, ainsi que le coût de cette conversion. Il dirait si la contrainte de liquidité est plausible.

La variation du comportement selon le revenu du chauffeur. Si les chauffeurs les plus modestes refusent davantage le paiement électronique, l’hypothèse de liquidité gagne. Si le refus est uniforme, elle perd, exactement comme dans l’étude américaine.

Aucune de ces trois données n’est publique. Les plateformes les possèdent toutes les trois.

Conclusion provisoire

Je terminerai cet épisode par la phrase que j’ai promise en commençant cette série : nous ne savons pas.

Nous ne savons pas pourquoi certains chauffeurs refusent les paiements électroniques en Algérie. Trois explications tiennent debout, elles sont compatibles entre elles, et aucune donnée publique ne permet de les hiérarchiser. La contrainte de liquidité, le biais de présent, la traçabilité fiscale.

Ce que la série a établi jusqu’ici, en revanche, tient toujours : quelle que soit la motivation individuelle, l’environnement algérien rend le refus rationnel. L’argent électronique y est effectivement moins liquide que les billets, au sens strict du terme, et les chiffres de l’épisode 3 le montrent à l’échelle du pays entier.

Il reste un acteur dont je n’ai pas parlé et qui, lui, connaît toutes les réponses. La plateforme.

Question ouverte : entre la contrainte de liquidité, le biais de présent et la crainte de la trace, laquelle expliquerait le mieux votre propre comportement si vous étiez à la place du chauffeur ?

Épisode 6 — Ce que les plateformes voient et que les banques ne voient pas

Portefeuille, créance, commission, règlement.

Il y a une question technique qui ressemble à un détail d’ingénierie et qui décide en réalité de tout le comportement décrit dans cette série.

La voici : une plateforme de transport a-t-elle besoin d’un portefeuille électronique pour gérer l’argent de ses chauffeurs, ou lui suffit-il de tenir un registre de créances ?

Elle paraît technique. Elle est économique, et elle détermine qui doit de l’argent à qui à la fin de la journée.

Deux architectures, deux mondes

Architecture A : la plateforme est un teneur de compte. Le passager paie électroniquement, l’argent arrive chez la plateforme, qui crédite le solde du chauffeur après déduction de sa commission. Le chauffeur détient une créance sur la plateforme. Pour la transformer en billets, il doit demander un retrait, attendre un virement ou passer par un agent. La plateforme détient la trésorerie entre la course et le retrait.

Architecture B : la plateforme est un teneur de registre. Le passager paie en espèces directement au chauffeur. La plateforme n’a jamais touché cet argent. Elle inscrit simplement que le chauffeur lui doit une commission, qu’il réglera en rechargeant son compte de partenaire. Le chauffeur détient la trésorerie, la plateforme détient une créance sur lui.

Ces deux architectures inversent complètement la position de trésorerie. Dans la première, le chauffeur est créancier et attend. Dans la seconde, il est débiteur et dispose. Le même travail, le même montant, le même soir, produisent deux situations financières opposées.

Un travailleur dont la trésorerie est quotidienne n’est pas indifférent à cette inversion. Il la ressent comme la différence entre avoir de l’argent et avoir le droit d’en demander.

Notons que ces deux architectures coexistent en pratique, souvent chez la même plateforme, puisque le passager choisit le mode de paiement. C’est le passager qui décide, sans le savoir, dans quelle position de trésorerie il place le chauffeur pour la nuit.

Ce que Yassir Cash annonce, et ce qu’on ne sait pas

Je m’en tiens ici à la documentation publique, en déclarant d’emblée que je n’ai eu accès à aucun document interne et que je n’ai pas interrogé l’entreprise.

D’après les pages officielles de Yassir, Yassir Cash fonctionne comme un portefeuille : rechargement par carte bancaire ou par l’intermédiaire d’un agent, transfert de crédits entre utilisateurs, paiement des courses, des repas et des achats sur les services du groupe, et possibilité d’être remboursé « à tout moment via un agent Yassir ». La sécurité repose sur un code à quatre chiffres. Les pages consultées mentionnent d’éventuels frais lors d’un rechargement par agent, sans publier de barème.

Trois choses ne sont donc pas publiques, et ce sont précisément les trois qui décident du problème posé par cette série.

La densité et les horaires du réseau d’agents. C’est la variable qui détermine le coût de conversion réel. Un portefeuille dont les agents sont nombreux, proches et ouverts tard est liquide. Le même portefeuille avec un maillage clairsemé ne l’est pas. La différence entre les deux ne se lit sur aucune fiche produit.

Le délai et le coût de la conversion en billets. Combien de temps entre la fin d’une course et l’obtention d’espèces, et à quel prix ?

Le traitement de la commission selon le mode de paiement. Si la commission est retenue immédiatement sur un paiement électronique mais réglée en différé sur un paiement en espèces, alors la plateforme accorde, sans le formuler ainsi, un crédit de trésorerie gratuit aux courses payées en billets. Ce crédit a une valeur, et un chauffeur qui en a besoin la perçoit parfaitement.

Je ne dis pas que c’est le cas. Je dis que si c’était le cas, cela suffirait à expliquer le comportement observé, sans aucune considération de liquidité monétaire, et que l’information nécessaire pour trancher n’est pas publique.

Le modèle inverse : ce qu’un chauffeur inDrive m’a décrit

Un chauffeur inDrive m’a décrit, le temps d’une course, un système que je n’aurais pas su reconstituer depuis les documents publics. Je le rapporte comme un témoignage, avec les précautions que cela impose : une personne, une conversation, aucune vérification indépendante en Algérie.

Voici le mécanisme tel qu’il me l’a expliqué. Le chauffeur se rend dans un bureau de tabac et recharge son compte inDrive en espèces, par tranches d’au moins 500 dinars. Les passagers paient les courses en espèces. À chaque course, la plateforme prélève sa commission sur ce solde. Le chauffeur ne reçoit donc jamais d’argent de la plateforme : c’est lui qui lui en donne, en billets. Il a ajouté que cette activité produit un score qui monte et qui descend, et qu’en fonction de ce score, l’application peut lui prêter de l’argent.

Il m’a dit aussi que c’était l’application la moins chère. Je ne peux pas le vérifier. Le modèle le rend plausible : une plateforme qui ne manipule jamais l’argent des courses n’a ni frais de traitement de paiement, ni trésorerie de chauffeurs à gérer, ni conversion à organiser.

Puis il m’a montré son écran. Le solde de son portefeuille, à la fin de ma course, était négatif.

Je note d’emblée la limite : j’ai lu le chiffre une fois, sur un téléphone, et je ne suis pas certain de la convention de séparateur employée par l’application, ce qui laisse une ambiguïté sur l’ordre de grandeur. Ce dont je suis certain, et c’est le seul élément dont j’ai besoin, c’est du signe. Le solde était en dessous de zéro.

Ce détail défait la description que je venais de faire, et il faut reprendre.

Un solde négatif n’est pas un porte-monnaie

Un compte prépayé ne descend pas sous zéro. C’est la définition d’un compte prépayé : on dépense ce qu’on a déposé, et quand il n’y a plus rien, le service s’arrête. Un compte qui accepte un solde négatif fait autre chose. Il enregistre une dette.

Ce que le chauffeur m’a montré n’est donc pas un porte-monnaie électronique dont la valeur serait tombée bas. C’est un compte courant débiteur. La plateforme le laisse travailler en lui devant la commission, et il la rembourse ensuite, en billets, par tranches de 500 dinars minimum, au bureau de tabac.

Le sens du circuit s’inverse par rapport à ce que j’avais d’abord compris. Le tabac n’est pas un guichet de prépaiement. C’est un guichet de remboursement. Et l’ordre des opérations n’est pas recharger puis travailler, mais travailler, accumuler une dette, puis aller la rembourser.

Une fois posé ainsi, le reste de son récit cesse d’être une collection de détails techniques et devient une seule chose cohérente. Le score n’est pas une décoration de gamification : c’est une notation de risque, et ce qu’elle gouverne en premier lieu est probablement la profondeur du découvert autorisé. Un chauffeur qui rembourse régulièrement peut s’enfoncer davantage avant d’être bloqué. Un chauffeur qui ne rembourse pas voit sa limite se resserrer.

Autrement dit, le prêt dont il m’a parlé n’est pas un produit qui s’ajoute à son compte. Son compte est déjà le prêt. Il emprunte à chaque course, sans le formuler ainsi, un montant égal à la commission qu’il ne paie pas tout de suite. Le crédit n’est pas une option offerte aux bons chauffeurs. C’est le mode de fonctionnement ordinaire, et le score détermine seulement combien on peut en prendre.

Si la convention de séparateur que je n’ai pas su lire était celle des milliers, alors le solde observé représentait plusieurs centaines de recharges minimales, ce qui indiquerait un découvert installé depuis longtemps plutôt qu’un retard de quelques jours. Je le mentionne sans en tirer de conclusion, faute de l’avoir vérifié.

Confrontons maintenant ce témoignage aux documents publics.

Ce que la documentation confirme. inDrive a lancé en février 2024 au Mexique, puis en octobre 2024 en Colombie, puis en 2025 au Brésil, un service appelé inDrive.Money : des prêts aux chauffeurs, accordés non sur un historique bancaire mais sur l’activité dans l’application, et remboursés automatiquement avec la commission, à chaque course. En Colombie, jusqu’à 240 dollars sur trois à cinq mois, montant dépendant de l’activité du chauffeur. Lors de l’essai mexicain, 57 % des prêts sont allés à des emprunteurs qui avaient déjà remboursé un premier prêt. Une enquête colombienne indiquait que 32 % des emprunteurs citaient l’entretien ou la réparation du véhicule, et 28 % des dépenses personnelles.

Ce que la documentation ne confirme pas. Aucun document public consulté n’atteste qu’inDrive.Money soit déployé en Algérie. Le score décrit par le chauffeur peut correspondre à ce produit, à une notation interne, ou à autre chose. Je ne sais pas. La page officielle d’inDrive Algérie destinée aux chauffeurs ne dit rien des commissions, du mode de règlement ni du solde prépayé.

Voici maintenant ce que ce témoignage fait à l’analyse de cette série, en trois points.

Premier point : c’est l’architecture B à l’état pur, poussée jusqu’au bout. La plateforme ne détient pas l’argent du chauffeur, et elle a organisé la conversion dans le seul sens qui ne lui coûte rien : du cash vers le registre, jamais du registre vers le cash. Le bureau de tabac est un point de remboursement, pas un point de retrait. La plateforme n’a pas résolu le problème de la profondeur du circuit électronique. Elle l’a contourné en n’y entrant jamais.

J’avais posé, en ouvrant cet épisode, une question que je croyais théorique : une plateforme a-t-elle besoin d’un portefeuille électronique pour gérer l’argent, ou lui suffit-il de tenir un registre de créances ? La réponse était sur l’écran d’un téléphone, à Alger, sous la forme d’un nombre négatif. Un registre de créances suffit. Et il fait davantage que suffire, puisqu’il permet quelque chose qu’un portefeuille ne permet pas : prêter.

Deuxième point : une plateforme construite ainsi ne peut pas produire le comportement observé en ouverture de cette série. Si toutes les courses sont en espèces, il n’y a pas d’arbitrage entre deux modes de paiement, donc pas d’annulation sélective. Ses chauffeurs ne préfèrent pas moins le cash. Ils n’ont jamais à choisir. La comparaison entre les deux modèles constitue un test naturel que quelqu’un pourrait mener : si les annulations sélectives existent sur une plateforme à portefeuille et pas sur une plateforme à registre, la thèse de cette série se renforce. Si elles existent sur les deux, elle s’affaiblit.

Troisième point, et c’est celui qui m’a le plus frappé : le prêt. L’épisode précédent formulait comme conjecture l’idée que certains chauffeurs pourraient utiliser leur activité pour fabriquer de la liquidité, au prix d’un coût implicite. Ici, le mécanisme existe, mais il a changé de côté. Ce n’est pas le chauffeur qui bricole une avance informelle. C’est la plateforme qui a transformé l’historique de conduite en dossier de crédit et qui prête, remboursement prélevé à la course. L’hypothèse de l’épisode 5, formalisée, industrialisée, et documentée hors d’Algérie avec des chiffres.

Et la forme la plus élémentaire de ce crédit ne porte aucun nom commercial. Elle ne fait l’objet d’aucun communiqué. C’est le découvert silencieux qu’un chauffeur porte sur son compte, un soir de septembre, entre deux courses.

Cela ne prouve pas que les chauffeurs algériens raisonnent ainsi. Cela prouve qu’une entreprise qui observe des millions de chauffeurs a jugé le besoin suffisamment réel et suffisamment mesurable pour construire un produit dessus, avec un taux de retour de 57 % dès la phase d’essai. Le besoin de liquidité à court terme des chauffeurs n’est plus seulement une hypothèse d’observateur. Quelque part, c’est déjà un marché.

Et il faut regarder où l’argent finit. Un chauffeur qui a emprunté rembourse à chaque course, par la commission, donc par le solde prépayé, donc en billets déposés au tabac. Le prêt est peut-être décaissé électroniquement. Il est remboursé en cash. Même dans le produit financier le plus élaboré de ce secteur, le circuit se referme sur des billets.

L’incitation que personne n’a voulue

Voici où le raisonnement devient réellement intéressant.

Aucune plateforme ne souhaite que ses chauffeurs refusent le paiement électronique. C’est contraire à son intérêt : le paiement électronique réduit le risque d’impayé, supprime la gestion d’espèces, sécurise sa commission, améliore ses données et rassure le passager. Une plateforme rationnelle veut que toutes les courses soient payées électroniquement.

Et pourtant, si l’architecture de paiement place le chauffeur en position de créancier sur un système dont la conversion est coûteuse, elle produit une incitation contraire à ce qu’elle cherche, sans que personne ne l’ait décidé.

C’est un cas classique d’incitation émergente. Personne n’a voulu ce résultat. Il naît de la rencontre entre une architecture conçue dans un pays à forte acceptation commerciale et une économie où l’acceptation est faible. Le produit n’est pas mauvais. Il est simplement calibré pour un environnement qui n’est pas celui dans lequel il opère.

Ce que les banques ne voient pas

Les banques algériennes regardent cette question depuis un poste d’observation qui masque l’essentiel.

Une banque voit des comptes, des soldes, des flux, des retraits. Elle constate que les clients retirent beaucoup, et elle en conclut d’ordinaire à un problème de culture financière, d’éducation, de confiance. Le diagnostic est souvent formulé ainsi, et il a l’inconvénient de désigner un coupable : le client.

Ce qu’une banque ne voit pas, parce que cela ne figure dans aucun de ses systèmes, c’est ce que le client fait de l’argent après le retrait. Elle ne voit pas que la moitié de sa journée de dépenses est impossible autrement. Elle ne voit pas que le retrait n’est pas un choix mais une conversion forcée.

Une plateforme, en revanche, voit exactement cela. Elle sait quelle proportion de courses est annulée après attribution, à quelle heure, sur quel mode de paiement, par quel profil de chauffeur. Elle sait à quelle vitesse les soldes de portefeuille sont convertis en espèces. Elle sait si un chauffeur qui vient de recevoir un paiement électronique se met hors ligne dans les minutes qui suivent.

Ces données existent. Elles constitueraient, publiées sous forme agrégée, le meilleur observatoire de l’usage réel de la monnaie en Algérie, bien supérieur à ce que produisent les statistiques bancaires. Elles ne sont pas publiées, et je ne prétends pas qu’elles devraient l’être sans précaution. Je constate seulement que le pays dispose d’un instrument de mesure qu’il n’utilise pas.

Le contre-argument

Vous prêtez aux plateformes une importance qu’elles n’ont pas. Le VTC représente une fraction infime des paiements algériens. Vous construisez une théorie monétaire nationale à partir d’un secteur marginal.

C’est exact, et c’est une bonne objection contre une généralisation abusive. Le transport à la demande ne pèse rien dans les 4 397 milliards de dinars retirés aux distributeurs en 2025.

Mais je n’utilise pas le VTC comme mesure. Je l’utilise comme révélateur, et pour une raison précise : c’est un des rares endroits de l’économie algérienne où un travailleur se voit proposer le même montant sous deux formes différentes et doit choisir. Partout ailleurs, le mode de paiement est imposé par le contexte. Le salarié ne choisit pas. Le commerçant subit ce que le client présente. Le chauffeur, lui, arbitre, et son arbitrage est enregistré.

Un secteur marginal où l’on peut observer une préférence vaut mieux, pour comprendre un mécanisme, qu’un secteur majeur où l’on ne peut rien observer.

Conclusion provisoire

L’architecture de paiement d’une plateforme n’est pas une question technique. C’est un dispositif qui répartit la trésorerie entre elle et ses chauffeurs, et qui, selon la façon dont il traite la commission et la conversion, rend le cash plus ou moins attractif que la monnaie électronique.

Le témoignage du chauffeur inDrive ajoute une pièce : il existe, sur le même marché, une plateforme qui a choisi de ne jamais toucher l’argent des courses, et qui prête à ses chauffeurs, ailleurs dans le monde, sur la foi de leur activité. Le modèle qui gagne la préférence des chauffeurs est peut-être celui qui a renoncé le premier à être leur banquier.

Nous avons donc trois niveaux d’explication superposés, et ils sont tous les trois plausibles. Au niveau national, un environnement d’acceptation trop faible pour donner de la profondeur au circuit électronique. Au niveau de la plateforme, une architecture qui peut placer le chauffeur en position d’attente. Au niveau de l’individu, un mélange de besoin réel, de biais de présent et de prudence fiscale que personne ne sait démêler.

Il est temps de sortir d’Algérie.

Question ouverte : dans les services que vous utilisez, savez-vous qui détient votre argent entre le moment où vous l’avez gagné et celui où vous pouvez le dépenser ?

Épisode 7 — Le cash n’est pas l’ennemi du numérique

Ce qu’il faudrait pour qu’une unité électronique vaille une unité en billets.

La conclusion attendue de cette série serait qu’il faut réduire le cash. Ce serait une erreur de raisonnement, et je vais expliquer pourquoi en sortant d’Algérie, parce que le problème n’est pas algérien.

Ce que montre le continent

Le paiement mobile africain est présenté, à juste titre, comme une réussite. Selon la GSMA, les transactions mondiales de monnaie mobile ont atteint 2 000 milliards de dollars en 2025, un doublement en quatre ans après vingt ans pour atteindre le premier millier de milliards. Les comptes enregistrés dépassent 2,3 milliards, et la plus grande partie des nouveaux comptes vient d’Afrique subsaharienne.

Le même rapport contient une donnée moins citée. Près de trois comptes sur quatre restent inactifs sur trente jours. Le taux d’activité mensuelle, à 25,7 %, est présenté comme le meilleur depuis 2021, ce qui revient à dire qu’il n’a jamais dépassé ce niveau. Et parmi les facteurs identifiés comme ramenant les usagers vers les espèces, la GSMA cite explicitement la fraude et les taxes sur les transactions.

Ce dernier point mérite qu’on s’y arrête, parce qu’il est le contre-exemple parfait à la politique de réduction du cash. Une taxe sur les transactions électroniques est conçue pour élargir l’assiette fiscale en profitant de la traçabilité du numérique. Son effet documenté est de renvoyer une partie des usagers vers le cash, c’est-à-dire de réduire à la fois l’assiette et la traçabilité. On a rendu le circuit électronique moins profond en le taxant à chaque passage, ce qui est exactement le contraire de ce qu’il faut faire pour qu’un circuit s’approfondisse.

Ouvrir des comptes est facile, et l’Afrique l’a fait à une échelle remarquable. Faire en sorte que l’argent reste dans ces comptes est un problème différent, et il n’est pas résolu.

Une unité électronique vaut une unité en billets quand, et seulement quand

Reprenons la question de départ dans sa forme la plus dépouillée : que faudrait-il pour qu’un dinar électronique vaille un dinar en billets ?

Pas un slogan, pas une campagne de sensibilisation. Une liste de conditions.

Que l’acceptation soit dense là où les gens dépensent réellement. Pas dans les grandes surfaces et les agences, mais chez le vendeur de carburant, le marchand de légumes, le réparateur, le boulanger. On pourrait croire que c’est le facteur limitant numéro un, et le chiffre algérien de onze terminaux pour cent détaillants semble le confirmer. Les données du premier semestre 2026 invitent à la prudence, j’y reviens plus bas : un terminal installé n’est pas encore un point d’acceptation.

Que l’acceptation soit fiable et rapide. Un terminal qui met vingt secondes et échoue une fois sur cinq est pire qu’aucun terminal, parce qu’il enseigne à ne pas essayer. La commerçante citée plus haut le résume : si l’application se fige, le client s’en va.

Que la conversion soit possible aux heures où elle est nécessaire. C’est un problème d’horaires et de flottant d’agents, pas un problème de technologie.

Que le circuit ne soit pas taxé à chaque passage. Chaque prélèvement sur une transaction électronique réduit la profondeur du circuit d’un cran, puisqu’il donne une raison de sortir plus tôt.

Qu’il existe un chaînage entre professionnels. C’est le point le plus négligé, et je crois désormais que c’est le premier. Tant que le commerçant doit convertir pour payer son fournisseur, l’argent sort du circuit à la deuxième transaction quoi qu’il arrive. La profondeur d’un circuit se construit en amont, dans les paiements interentreprises, pas seulement au point de vente.

On remarquera que ces cinq conditions ne parlent ni de culture, ni d’éducation financière, ni de confiance. Ce sont des conditions d’infrastructure et de tarification.

La bonne façon de poser la question

L’erreur des politiques de réduction du cash est une erreur de causalité. Elles traitent l’usage des espèces comme la cause du sous-développement du paiement électronique, et cherchent donc à le décourager : plafonds, obligations, taxes, campagnes.

Mais si l’analyse de cette série est juste, l’usage du cash est un symptôme, pas une cause. Les gens utilisent des billets parce que le circuit électronique n’est pas assez profond pour qu’ils puissent y rester. Décourager le cash sans approfondir le circuit revient à retirer le seul instrument qui fonctionne en laissant intact ce qui empêche l’autre de fonctionner. Le résultat prévisible est un coût supplémentaire pour les mêmes personnes, celles dont la trésorerie est quotidienne.

La bonne question n’est pas « comment réduire le cash ». Elle est : combien de transactions successives un dinar électronique peut-il effectuer aujourd’hui dans ce pays, et que faut-il pour porter ce nombre de un à cinq ?

C’est une question mesurable, au moins en principe, et elle désigne des actions concrètes plutôt que des exhortations.

Le contre-argument final, et il est redoutable

Votre raisonnement est circulaire. L’acceptation ne viendra pas tant que les gens ne paieront pas électroniquement, et les gens ne paieront pas électroniquement tant que l’acceptation ne sera pas là. Si tout le monde attend, rien ne se passe. Il faut bien que quelqu’un force le passage, et c’est précisément ce que font les politiques que vous critiquez.

L’objection est juste, et elle touche un point réel : les effets de réseau créent des équilibres bloqués dont on ne sort pas spontanément. Une intervention est nécessaire.

Ma réponse ne porte donc pas sur l’opportunité d’intervenir, mais sur le côté du marché où il faut le faire.

Le cas AADL 3 est instructif. Quand le paiement de la première tranche d’un programme de logement a été rendu exclusivement numérique, 3,6 millions d’opérations ont été traitées en un mois pour plus de 65 milliards de dinars. L’obligation a fonctionné, et elle a fonctionné très bien. Mais observons où elle portait : sur un paiement unique, de montant élevé, vers une institution. Pas sur la dépense quotidienne.

Ma première réponse, en écrivant cet épisode, était la suivante : il faut forcer l’acceptation du côté des encaisseurs, équiper les commerçants, plutôt que forcer l’usage du côté des payeurs. Construire le réseau, puis demander aux gens de l’utiliser.

Les chiffres m’obligent à corriger cette réponse, parce que l’Algérie l’a déjà essayée.

L’article 111 de la loi de finances 2024 impose à tout agent économique qui offre des biens ou des services aux consommateurs de disposer d’un terminal de paiement électronique, sous peine d’une amende de 50 000 dinars, avec des contrôles confiés aux agents du commerce, des impôts et de la police judiciaire. L’obligation n’est pas neuve : elle avait d’abord été fixée en 2018, puis reportée à 2022, à 2023, et enfin au 31 décembre 2024. Sept ans de reports, puis une application présentée comme stricte à partir de janvier 2025.

Le résultat est lisible. Le parc de terminaux a crû de 52 % au premier semestre 2026. L’usage de chaque terminal est resté à peu près là où il était : une dizaine d’opérations par mois, une tous les trois jours. On a produit des terminaux. On n’a pas produit de l’acceptation.

Ce n’est pas une réfutation de la thèse de cette série. C’en est une confirmation, par le côté où je ne l’attendais pas. Un commerçant qui dispose d’un terminal et continue d’encaisser en espèces se trouve exactement dans la position du chauffeur de l’épisode 1. Ce qu’il encaisse sur son terminal arrive sur un compte. Mais son grossiste, lui, veut des billets à cinq heures du matin. Son loyer, ses employés journaliers, son fournisseur de gaz se paient en espèces. Et le terminal laisse une trace que le tiroir-caisse ne laisse pas. Le commerçant équipé a exactement les mêmes raisons que le chauffeur de préférer le cash, et pour le même motif : la profondeur du circuit ne s’arrête pas à lui, elle s’arrête après lui.

La distinction que je croyais pertinente, entre forcer les payeurs et forcer les encaisseurs, était donc mal placée d’un cran. L’intervention efficace ne porte ni sur le client, ni sur le point de vente. Elle porte sur le maillon suivant : le paiement du commerçant à son propre fournisseur. Tant que ce maillon-là se règle en billets, chaque terminal installé devant le client est une porte qui s’ouvre sur un couloir sans issue.

Autrement dit : l’intervention est légitime, mais elle doit commencer en amont, dans les paiements entre professionnels, là où l’argent devrait pouvoir continuer à circuler après avoir été encaissé. On a équipé la dernière marche de l’escalier. Il manque les autres.

Ce que je retiens, après sept épisodes

Un chauffeur qui refuse 1 500 dinars électroniques et accepte 1 500 dinars en billets ne se trompe pas de calcul. Il fait un calcul que nous n’avions pas fait.

Il sait, sans le formuler en ces termes, que la monnaie qu’on lui propose n’est pas un moyen de paiement universel dans son environnement, mais une créance convertible à un coût qu’il est seul à supporter. Il applique à cette créance une décote. C’est le comportement d’un agent économique correctement informé sur son marché.

Ce que cette série m’a appris tient dans une phrase que je n’aurais pas écrite il y a trois semaines : le cash n’est pas un moyen de paiement, c’est un réseau. Sa supériorité ne vient pas de ses propriétés physiques, mais du fait que tout le monde l’accepte, ce qui lui donne une profondeur qu’aucun système nouveau ne peut avoir au démarrage. Un nouveau système ne concurrence donc jamais le cash sur la technologie. Il le concurrence sur le nombre de portes qui s’ouvrent.

Et la digitalisation d’un paiement n’est pas la digitalisation d’une économie. On peut numériser le premier maillon d’une chaîne et laisser les six suivants intacts. C’est ce qu’ont fait la plupart des projets que j’ai examinés, en Algérie et ailleurs : ils ont numérisé le moment où l’argent arrive, et pas ceux où il repart.

Question ouverte, la dernière : si vous deviez recevoir la totalité de vos revenus du mois prochain sur un portefeuille électronique utilisable chez un commerçant sur dix, combien de temps tiendriez-vous avant de tout convertir en billets ?

Ce que cette enquête ne permet pas encore d’affirmer

Je tiens à ce que cette section soit lue avec autant d’attention que le reste.

Que les chauffeurs algériens annulent effectivement davantage les courses payées électroniquement. C’est mon observation personnelle. Aucune donnée publique ne l’établit, et je ne dispose d’aucun échantillon. Toute la série part d’un fait que je ne peux pas prouver, et je l’ai construite pour qu’elle tienne debout même si ce fait était contredit demain par les données d’une plateforme.

Que la contrainte de liquidité soit la cause principale de ce comportement. Trois explications restent en concurrence et sont compatibles : la contrainte de liquidité, le biais de présent documenté par l’étude Instant Pay, et la prudence face à la traçabilité fiscale dans un secteur dont le statut n’est pas stabilisé. Je penche pour un mélange des trois. Je n’ai aucun moyen de les pondérer.

Que des chauffeurs utilisent l’activité VTC comme mécanisme de génération de liquidité à court terme, avec un coût implicite du type 1 500 aujourd’hui contre 1 700 plus tard. C’est une conjecture. Aucune étude publiée ne documente le crédit informel des chauffeurs algériens. Elle est cohérente avec ce qu’on sait des trésoreries quotidiennes ailleurs, et elle reste une conjecture.

Que le rapport de un à quinze entre dépense électronique et retrait d’espèces soit exact. Le calcul est le mien. Il dépend d’une hypothèse que j’ai énoncée : les transferts de personne à personne ne sont pas des règlements marchands déguisés. Si une part importante de ces 647 milliards de dinars correspond en réalité à des paiements à des commerçants effectués vers des comptes personnels, l’écart se resserre. L’orientation du raisonnement ne changerait pas, son amplitude oui.

Que le fonctionnement d’inDrive en Algérie soit celui que m’a décrit un chauffeur. Compte rechargé en espèces au bureau de tabac par tranches d’au moins 500 dinars, commission prélevée sur ce solde, solde pouvant devenir négatif, score, prêts : c’est un témoignage unique, non vérifié, et j’ai lu le solde affiché une seule fois sans certitude sur la convention de séparateur. Que le score gouverne la profondeur du découvert est mon interprétation, pas sa déclaration. Le produit de prêt inDrive.Money est documenté au Mexique, en Colombie et au Brésil, avec des chiffres publiés par l’entreprise elle-même ; rien ne l’atteste publiquement en Algérie.

Que les données du premier semestre 2026 soient définitives. Le parc de 119 430 terminaux, les 23,08 millions de cartes, les 18 294 commerçants acceptant le QR et les décomptes du registre du commerce proviennent d’une analyse publiée en septembre 2026 par un cabinet de conseil, qui déclare s’appuyer sur le GIE Monétique et le CNRC ; les chiffres de flux 2025 qu’elle reprend concordent au centime près avec ceux que j’avais relevés par ailleurs, ce qui plaide pour sa fiabilité, mais je n’ai pas consulté moi-même les publications primaires pour les stocks du premier semestre. L’intensité d’usage des terminaux en mars 2026 provient de la presse spécialisée citant le GIE Monétique, sur un seul mois, avec un possible effet saisonnier. Que l’obligation d’équipement n’ait pas produit d’usage est une lecture que ces chiffres soutiennent sur six mois ; il faudra les données de l’année entière pour la confirmer.

Que les deux tutelles de la monétique algérienne produisent en elles-mêmes une friction. Le fait que 80,5 % des cartes soient postales est établi. Les conséquences réglementaires et prudentielles de cette situation sont avancées par l’analyse que je cite ; je ne les ai pas examinées moi-même.

Que la notion de profondeur d’un circuit soit autre chose qu’un outil descriptif. Je l’ai proposée parce que j’en avais besoin. Elle n’est mesurée nulle part, y compris par moi. Elle mérite d’être traitée comme une hypothèse de travail, pas comme un concept établi.

Que les mécanismes décrits s’appliquent hors d’Algérie. Les éléments venus du Ghana, de Côte d’Ivoire, de Birmanie ou des États-Unis sont des points de comparaison, pas des preuves. Chaque économie a sa propre géographie de l’acceptation.

Ce que je crois pouvoir affirmer, en revanche, tient en une ligne : en Algérie, en 2025, le rail électronique a servi massivement à retirer et à transférer entre particuliers, et très peu à dépenser chez un commerçant. Cela, les chiffres publics le montrent.

Sources principales

Banque d’Algérie, situation mensuelle au 30 novembre 2025, publiée fin mai 2026 : monnaie fiduciaire en circulation de 9 654 milliards de dinars, soit 45,7 % du total du bilan.

GIE Monétique, bilan 2025 des paiements électroniques et mobiles en Algérie, relayé par la presse économique algérienne en février 2026 : total de 939 milliards de dinars contre 643,8 milliards en 2024 (+46 %) ; transferts de personne à personne de 647,4 milliards sur 47,5 millions d’opérations ; paiement sur internet de 145 milliards sur plus de 27 millions d’opérations (+179 %) ; paiement sur TPE de 89,5 milliards, parc passé de 68 140 à 78 774 terminaux actifs ; QR intra-bancaire de 57,3 milliards sur 69,3 millions d’opérations ; retraits aux distributeurs de 4 397 milliards sur plus de 235 millions d’opérations et 4 679 appareils ; panier moyen sur TPE supérieur à 9 000 dinars contre environ 6 000 en 2020 ; DZ Mob Pay à 95 014 comptes particuliers et 14 283 comptes marchands en fin d’année ; opération AADL 3 de décembre 2025 à 3,6 millions d’opérations pour 65,27 milliards de dinars.

Digital Bridges, « Monétique Algérie, analyse stratégique », carrousel publié en septembre 2026, sources déclarées GIE Monétique et CNRC (flux 2025, stocks premier semestre 2026, ratios calculés par l’auteur) : flux 2025 détaillés au centime (retraits 4 397,23 milliards de dinars sur 235,35 millions d’opérations ; transferts P2P 647,43 milliards sur 47,52 millions, panier moyen 13 623 dinars ; internet 145,07 milliards sur 27,12 millions ; TPE 89,54 milliards sur 10,09 millions ; QR marchand 57,30 milliards sur 69,39 millions) ; 23,08 millions de cartes interbancaires à fin juin 2026, dont 18,59 millions Edahabia (80,5 %) et 4,49 millions bancaires (19,5 %) ; 119 430 terminaux en service au premier semestre 2026 (+52 %) ; 2 422 953 commerçants inscrits au CNRC début 2026, dont 1 092 176 dans le commerce de détail et 975 346 dans les services ; 18 294 commerçants acceptant le QR DZ Mob Pay.

ITmag, 2 août 2026, d’après le GIE Monétique : parc de 78 000 terminaux en décembre 2025, plus de 100 000 en mars 2026, 119 430 en juin 2026 ; environ un million de transactions sur terminal en mars 2026, soit une dizaine d’opérations par terminal sur le mois ; indices de volume en repli à partir d’avril ; effet saisonnier évoqué.

Loi de finances 2024, article 111, tel que présenté par la presse algérienne (L’Algérie Aujourd’hui) : obligation pour tout agent économique offrant des biens ou services aux consommateurs de disposer d’un terminal de paiement électronique, échéance au 31 décembre 2024 après des reports successifs depuis 2018, amende de 50 000 dinars. Loi de finances 2025, article 207 (Observ’Algérie, janvier 2025) : paiement obligatoirement scriptural pour les ventes immobilières, les achats de véhicules auprès des concessionnaires, les bateaux de plaisance et les assurances obligatoires.

Déclaration ministérielle devant le Conseil de la nation, 14 mai 2026 : plus de 22 millions de cartes de paiement en circulation à fin mars 2026, dont environ 18 millions de cartes Edahabia ; plus de 104 000 terminaux déployés ; moins de 10 % des commerçants équipés.

Yassir, pages officielles de présentation de Yassir Cash : rechargement par carte ou par agent, transfert de crédits entre utilisateurs, paiement des courses, repas et achats, remboursement possible via un agent. Aucun barème de frais ni plafond publié sur les pages consultées.

Presse algérienne, 2026, sur le projet de texte encadrant le statut des chauffeurs de VTC, annoncé comme finalisé et transmis au secrétariat général du gouvernement, avec l’objectif d’ouvrir une couverture sociale et une reconnaissance fiscale. Aucun détail public sur les commissions ou les délais de règlement.

inDrive, blog officiel et communiqués relayés par PYMNTS (28 février 2024) et The Paypers (octobre 2024) sur inDrive.Money : prêts aux chauffeurs évalués sur l’activité dans l’application, remboursés avec la commission à chaque course ; lancement au Mexique (février 2024), en Colombie (octobre 2024, jusqu’à 240 dollars sur trois à cinq mois, 17 villes, partenaire R2), au Brésil (août 2025) ; 57 % de prêts à des emprunteurs récurrents lors de l’essai mexicain ; motifs déclarés en Colombie : 32 % entretien ou réparation du véhicule, 28 % dépenses personnelles. Données de l’entreprise sur son propre produit. Page officielle inDrive Algérie pour les chauffeurs : aucune information publiée sur les commissions ni sur le mode de règlement. Témoignage d’un chauffeur inDrive à Alger, septembre 2026, non vérifié : recharge minimale de 500 dinars au bureau de tabac, solde de portefeuille négatif constaté en fin de course.

M. Keith Chen, Katherine Feinerman et Kareem Haggag, « Flexible Pay and Labor Supply: Evidence from Uber’s Instant Pay », document de travail, mars 2024 : déploiement randomisé sur 224 987 chauffeurs dans 46 marchés américains, février-avril 2016 ; effet en intention de traiter de 2,4 % sur les minutes travaillées quotidiennes ; les auteurs concluent que les résultats correspondent mieux à un modèle d’escompte hyperbolique qu’à une contrainte de liquidité, notamment du fait de l’absence d’hétérogénéité selon le revenu et d’un effet plus marqué en début de semaine.

AfricaNenda Foundation, « Daily Life of a Market Merchant », 28 avril 2026 : description du cycle de trésorerie quotidien d’une commerçante de marché ouest-africaine, achats de stock en espèces avant l’ouverture des agents, flottant d’agent insuffisant, échecs de confirmation.

Innovations for Poverty Action, étude sur les prêts de liquidité aux agents de monnaie mobile, Birmanie, 2019-2021, 5 400 agents : les difficultés de liquidité et les coûts de rééquilibrage entre espèces et flottant sont décrits comme des contraintes structurelles du métier d’agent. Résultats annoncés comme à paraître au moment de la consultation.

GSMA, State of the Industry Report on Mobile Money 2026, 24 mars 2026 : 2 000 milliards de dollars de transactions mondiales en 2025, 2,3 milliards de comptes enregistrés, 593 millions de comptes actifs à trente jours, taux d’activité mensuelle de 25,7 %, fraude et taxes sur les transactions citées comme facteurs ramenant les usagers vers les espèces.

Estimations sur l’économie informelle algérienne (environ 30 % du PIB, liquidité hors circuit bancaire de l’ordre de 20 milliards de dollars, 2025-2026) : produites par des modèles à variables latentes et non par des mesures directes. À traiter comme des ordres de grandeur.

Calculs de l’auteur, à déclarer comme tels : le montant du paiement électronique dirigé vers un tiers commerçant (environ 292 milliards de dinars, obtenu en retirant les transferts de personne à personne du total publié) ; le rapport de un à quinze entre ce montant et les retraits aux distributeurs ; le nombre de retraits quotidiens par distributeur (environ 138) ; le nombre de transactions annuelles par terminal (entre 128 et 137 selon le parc retenu, soit à peu près une tous les trois jours, à partir des 10,09 millions de transactions publiées) ; les rapports de un à trente (terminaux et QR marchand) et de un à quarante-neuf (terminaux seuls) entre dépense électronique en commerce physique et retraits ; le ratio entre monnaie fiduciaire en circulation et produit intérieur brut, donné comme ordre de grandeur.

La notion de profondeur d’un circuit monétaire et celle de friction de conversion telles qu’elles sont employées ici sont des constructions analytiques de ma part. Elles n’appartiennent à aucune nomenclature officielle et visent à rendre dénombrable ce que les indicateurs habituels ne mesurent pas.

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Moïse Bienheureux Selph

Présentateur des émissions Africa Tech, Nzamba et Umuzi sur Ifrikya FM, la radio panafricaine d'Algérie. Fondateur de Lobaka, cofondateur de Sunnubang, créateur et auteur de BAKOKO.

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