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Moïse B. Selph
Travail45 min de lecture

La sortie de seize heures

Un directeur financier m’a dit qu’il allait chercher sa fille à l’école pour la première fois depuis six ans, et qu’il le devait à une machine. J’ai trouvé l’histoire belle. Puis j’ai regardé qui, dans son service, avait disparu pour que cette heure existe. Sept épisodes.


Épisode 1 — La sortie de seize heures

Il m’a raconté cela au téléphone, après l’émission, avec une gêne dans la voix que je n’ai comprise qu’en raccrochant.

Directeur financier d’un groupe de taille moyenne. Depuis dix-huit mois, une partie de ce qui occupait ses soirées — la consolidation, les rapprochements, la mise en forme des états, la préparation des tableaux du comité — est produite par un système, révisée par lui, validée en deux heures au lieu de deux jours.

Il a dit : je vais chercher ma fille à l’école le mardi. Elle a huit ans. C’est la première fois.

Puis il a ajouté, plus bas : trois personnes ne sont pas remplacées dans mon service.

Les deux phrases se rapportent au même déploiement, au même budget, à la même décision de comité de direction. Elles sont vraies toutes les deux. C’est de cette simultanéité que je veux parler pendant sept textes, parce que je ne sais pas la tenir avec les outils que le débat public me propose.

Deux façons commodes de ne pas y penser

La première consiste à ne retenir que l’heure de seize heures. On l’appelle augmentation, assistance, libération du temps à faible valeur. Le vocabulaire est déjà tout entier dans le mot : ce qui disparaît était sans valeur, donc rien n’a disparu.

La seconde consiste à ne retenir que les trois postes. On l’appelle destruction, remplacement, saccage. Le vocabulaire y est également entier : ce qui apparaît est sans valeur, donc rien n’a été gagné.

Chacune de ces deux positions se tient parfaitement, à condition de ne regarder qu’une moitié du téléphone.

Je ne cherche pas un compromis entre les deux, qui ne serait qu’une prudence. Je cherche un critère qui permette de dire, dans un cas donné, si ce qui vient de se produire est un progrès pour la personne humaine ou une dégradation — indépendamment du solde comptable des emplois.

Un texte qui pose exactement cette question

Le 25 mai 2026, le pape Léon XIV a publié sa première encyclique, Magnifica humanitas, consacrée à la protection de la personne humaine à l’ère de l’intelligence artificielle. Elle a été signée dix jours plus tôt, le 15 mai, jour du cent trente-cinquième anniversaire de Rerum novarum — et cette date n’est pas décorative : elle inscrit le texte dans la filiation de l’encyclique par laquelle l’Église était entrée, en 1891, dans la question ouvrière.

Je précise d’emblée d’où je lis. Je ne lis pas ce texte comme un théologien, et je ne vais pas discuter ici de ce qui relève de la foi. Je le lis comme un document de doctrine sociale, c’est-à-dire comme une des rares productions intellectuelles récentes qui aborde l’automatisation en partant de la personne plutôt que de la productivité. On peut trouver cela insuffisant. On ne peut pas trouver cela banal : la quasi-totalité des rapports publiés sur le sujet depuis trois ans partent du marché du travail et arrivent, au mieux, à la personne.

L’encyclique fait l’inverse, et elle en tire un critère d’une simplicité désarmante : l’être humain doit demeurer au centre, jamais à la périphérie.

Formulé ainsi, cela ressemble à une évidence morale sans contenu opératoire. Je pense au contraire que c’est le seul critère de cette affaire qui ne se périme pas, et je vais essayer de montrer qu’il tranche des cas concrets — y compris des cas où il tranche contre l’intuition.

Le texte pose aussi une alternative, dès ses premières lignes, entre deux constructions possibles : une nouvelle tour de Babel, ou une cité habitable ensemble. J’ai d’abord trouvé l’image trop belle pour être utile. Je crois maintenant qu’elle dit quelque chose de précis, et j’y reviendrai à l’épisode 6, parce que la différence entre les deux constructions n’est pas dans leur hauteur. Elle est dans qui décide de les bâtir.

Un argument que je refuse d’utiliser

Il existe une manière commode de dissoudre l’inquiétude sur l’emploi, et elle circule beaucoup, notamment chez des gens sérieux.

Elle consiste à rappeler que la mécanisation agricole, l’électricité, le conteneur, l’informatique de gestion et le distributeur automatique de billets ont tous été annoncés comme destructeurs d’emploi, et que le nombre d’emplois n’a pourtant cessé d’augmenter. Le métier à tisser n’a pas supprimé le travail : il a déplacé les tisserands.

L’argument est solide sur les faits et je vais m’en priver. Pour trois raisons.

La première est logique, et c’est la même que celle que j’opposais il y a quinze jours à ceux qui balayaient l’inquiétude scolaire en citant Socrate contre l’écriture. Une série d’alarmes excessives n’établit pas une règle. Elle établit qu’on s’est trompé avant. La question de savoir si celle-ci est du même ordre reste entière, et elle ne se tranche pas par analogie.

La deuxième est une question d’échelle d’observation. Le solde net est une grandeur agrégée, à l’échelle d’une économie et sur plusieurs décennies. La perte, elle, est concentrée sur des personnes identifiables, dans un délai qui se compte en mois. Dire à un comptable de quarante-huit ans que le solde sera positif en 2040 est vrai et inutile : sa vie professionnelle ne dure pas assez longtemps pour bénéficier de la moyenne.

La troisième me paraît la plus importante. Cet argument répond à une question — combien d’emplois — que l’encyclique ne pose pas, et que je ne veux pas poser non plus. On peut parfaitement imaginer une économie qui crée autant d’emplois qu’elle en détruit, et dans laquelle le travail restant serait entièrement organisé par des systèmes que personne ne comprend, pour des gens qui n’ont rien à en dire. Le compte serait bon. La personne serait à la périphérie.

C’est cette possibilité-là qui m’intéresse, parce qu’elle n’apparaît dans aucune statistique d’emploi.

Ce que je cherche

Un critère qui permette de distinguer, dans un déploiement donné, l’automatisation qui grandit l’humain de celle qui le rétrécit — et qui ne dépende ni d’une prévision technologique, ni d’un solde comptable.

Je pense qu’il y en a quatre, qu’ils se tiennent, et que le dernier est une condition sans laquelle les trois premiers ne produisent rien.

Je préviens tout de suite : la conclusion n’est pas rassurante. L’histoire du mardi à seize heures est vraie, elle est belle, et elle n’est pas une prédiction. C’est une exception produite par quelqu’un qui avait le pouvoir de la produire. Tout ce qui suit consiste à comprendre ce qu’il faudrait pour qu’elle cesse d’en être une.

L’itinéraire des sept épisodes

Cette série est un seul raisonnement, découpé en sept temps.

1. La sortie de seize heures — ce texte : poser la simultanéité, refuser les deux consolations, et adopter le critère de la personne au centre plutôt que celui du solde d’emplois.

2. Ce que la machine lui a réellement pris — premier critère : elle n’a pas pris un métier, elle a pris des tâches. Lesquelles, et comment on distingue celles dont la disparition grandit celui qui les faisait.

3. Le DAF pouvait déléguer, la caissière ne peut pas — deuxième critère : le temps libéré ne se distribue pas selon la technologie, mais selon la position. Qui décide de ce qui sera automatisé décide de qui en profitera.

4. L’heure rendue ne va pas où l’on croit — troisième critère : le gain de productivité n’a jamais été spontanément converti en temps. Un temps libéré qui n’est pas institué est réabsorbé, et cela s’est déjà vérifié plusieurs fois.

5. On ne devient pas meilleur en faisant moins — l’objection la plus sérieuse contre les trois épisodes précédents, prise au sérieux : rien ne garantit que l’heure rendue serve à grandir, et la compétence se construit précisément par ce qu’on délègue.

6. Ce qui doit être décidé, et par qui — les instruments ne sont pas commutatifs. L’ordre dans lequel on les active décide du résultat, et l’ordre habituel est l’inverse du bon.

7. Ce que je ferais avec une entreprise et trois ans — la synthèse, ce que je ne ferais pas, et à qui revient la charge de la preuve.

Une précision, pour éviter le malentendu habituel.

Je ne fais le procès de personne. Ni de ce directeur financier, qui a fait ce que n’importe quel parent ferait. Ni des dirigeants qui arbitrent sous contrainte de marge et de concurrence. Ni des ingénieurs qui construisent ces systèmes, dont beaucoup pensent honnêtement travailler à quelque chose d’utile.

Je pense simplement que nous avons pris l’habitude de poser une mauvaise question — combien — là où il faudrait en poser une autre — qui, quoi, et décidé par qui. Et qu’il est encore tôt.

Question ouverte : quelle est, dans votre semaine, l’heure que vous ne prenez pas et que vous voudriez prendre ?

Épisode 2 — Ce que la machine lui a réellement pris

Reprenons le cas de près, parce que le vocabulaire du débat public le déforme immédiatement.

On dit : l’intelligence artificielle remplace des métiers. C’est faux, et la fausseté n’est pas un détail de langage.

Elle ne remplace pas des métiers. Elle exécute des tâches. Un métier est un assemblage de tâches, et l’automatisation ne prend jamais l’assemblage entier : elle prend les tâches les plus formalisables, laisse les autres, et redistribue ce qui reste.

C’est vrai depuis le premier tableur, et cela reste vrai ici. Ce qui a changé, c’est l’étendue de ce qui est devenu formalisable, et la vitesse à laquelle cette étendue s’agrandit.

Regardons donc précisément ce qui a été pris.

L’inventaire

Chez ce directeur financier, la machine a absorbé le rapprochement d’écritures, l’agrégation de fichiers venus de quatre filiales, la mise en forme d’états mensuels, la production des premiers commentaires de variance, la rédaction des supports du comité.

Elle n’a pas absorbé : décider si une provision est suffisante, dire au directeur général qu’une acquisition est trop chère, tenir une négociation bancaire, arbitrer entre deux investissements dont l’un fera perdre son poste à quelqu’un, signer les comptes.

La différence entre les deux listes n’est pas une différence de difficulté. Certaines tâches de la première liste sont techniquement pénibles ; certaines de la seconde sont très simples à énoncer. Signer, c’est un geste.

La différence est ailleurs, et c’est le premier critère de cette série.

Le travail qui construit celui qui le fait, et le travail qui l’use

Magnifica humanitas consacre un développement à la dignité du travail, et elle y reprend une idée qui traverse la doctrine sociale depuis Rerum novarum : le travail n’est pas seulement un moyen de produire, ni seulement un moyen de gagner sa vie. Il est aussi un des lieux où une personne se réalise.

Cette phrase est facile à citer et difficile à utiliser. J’essaie de la rendre opératoire.

Si le travail est un lieu de réalisation, alors toutes les tâches n’ont pas la même valeur pour celui qui les exécute. Certaines construisent une compétence, une représentation du domaine, une relation, un jugement. D’autres n’en construisent aucune : elles consomment du temps et de l’attention, elles fatiguent, et au bout de dix ans elles n’ont rien laissé.

Poser mille rapprochements d’écritures apprend beaucoup. Poser le cent millième n’apprend plus rien.

D’où le premier critère, que je formule ainsi :

L’automatisation grandit une personne quand elle lui prend le travail qui ne la construit plus.

Et le test qui va avec, que je trouve étonnamment discriminant quand on l’applique honnêtement :

Souhaiteriez-vous que votre enfant fasse cette tâche, huit heures par jour, pendant trente ans ?

Si la réponse est non — et pour la saisie de factures, le pointage de relevés, la retranscription d’enregistrements, la mise en forme de tableaux, la réponse est non — alors son automatisation est un gain de dignité, quoi qu’il arrive par ailleurs à l’emploi qui la contenait.

Si la réponse est oui — pour l’enseignement, le soin, la conduite d’un entretien, la fabrication d’un objet, la négociation, le diagnostic — alors son automatisation est une perte, même si elle est rentable, et même si elle est bien faite.

Pourquoi ce critère ne bouge pas

Il a une propriété que je cherchais : il ne dépend pas de l’état de la technique.

Le critère habituel — automatiser ce que la machine sait faire — se révise à chaque version, et il condamne à courir. Le critère de la construction se pose du côté de la personne. Il ne bouge que si notre idée de ce qui fait grandir un être humain bouge, ce qui arrive à l’échelle des siècles et non des trimestres.

Il a une seconde propriété, moins évidente : il tranche dans les deux sens, et il tranche parfois contre l’employeur.

Une entreprise qui automatiserait la relation client — parce que c’est mesurable, coûteux et techniquement faisable — supprimerait des tâches qui construisent réellement ceux qui les font : écouter quelqu’un d’énervé, comprendre une situation, trouver un arrangement. Ce serait rentable et ce serait, au sens de ce critère, une régression.

Inversement, une entreprise qui refuserait d’automatiser la saisie par attachement à l’emploi maintiendrait des gens dans une tâche qui ne leur apprend plus rien. C’est généreux et c’est, au sens du même critère, un mauvais service rendu.

Le critère est donc inconfortable des deux côtés. C’est plutôt bon signe.

Ce que ce critère ne règle pas, et je ne vais pas le cacher

Il y a un trou, et il est béant.

La comptable qui faisait ces rapprochements ne les vivait pas comme une aliénation. Elle les vivait comme son salaire, son métier, sa compétence reconnue, sa place dans un service, la raison pour laquelle on lui disait bonjour le matin.

Lui expliquer que la tâche disparue ne la construisait plus est vrai, condescendant, et sans effet sur son loyer.

La dignité du travail, dans la doctrine sociale, ne désigne pas seulement la qualité de la tâche. Elle désigne aussi le fait d’avoir un travail, d’en vivre, et d’y être reconnu. Les deux dimensions sont dans le même texte, et elles peuvent entrer en conflit dans le même cas concret.

Ce critère règle donc une question — quel travail vaut la peine d’être défendu — et il en laisse une autre entière : que fait-on de ceux dont on vient d’établir que la tâche ne les grandissait pas.

Je n’ai pas de réponse à ce stade. Elle viendra en partie à l’épisode 6, et elle ne sera ni élégante ni gratuite.

Une remarque sur nos économies

Une précision qui vaut pour le Congo, l’Algérie et l’essentiel du continent.

Il y a chez nous une tentation symétrique et opposée à celle des économies du Nord. Là-bas, on craint de perdre des emplois de bureau. Ici, on se félicite d’en gagner : centres d’appels, saisie délocalisée, back-office comptable, modération de contenu, annotation de données pour les laboratoires du Nord.

Ces emplois sont réels, ils font vivre des familles, et je ne vais pas les mépriser depuis un studio de radio.

Mais il faut regarder ce qu’ils sont : ce sont très exactement les tâches qui figurent dans ma première liste. Formalisables, répétitives, mesurables, et donc exposées les premières. Une stratégie nationale qui consiste à attirer des emplois de saisie parce que le coût horaire y est compétitif est une stratégie qui vend un avantage en train de disparaître.

Ce n’est pas une raison de refuser ces emplois. C’est une raison de ne jamais les considérer comme une destination.

Question ouverte : dans votre travail, quelle est la tâche qui ne vous apprend plus rien depuis longtemps ? Et pourquoi la faites-vous encore ?

Épisode 3 — Le DAF pouvait déléguer, la caissière ne peut pas

Je reviens au téléphone, sur un détail que je n’avais pas relevé sur le moment.

Il a dit : j’ai délégué certaines tâches. Il a employé la voix active. C’est lui qui a choisi ce qui partirait à la machine et ce qu’il garderait.

Ce détail contient, je crois, la moitié de cette affaire.

Qui tient le manche

Il a gardé la négociation bancaire, l’arbitrage d’investissement, la relation avec le comité. Il a délégué le rapprochement et la mise en forme.

C’est-à-dire, très exactement, qu’il a gardé ce qui l’intéresse et donné ce qui l’ennuie.

N’importe qui ferait pareil. Le point n’est pas moral, il est structurel : il a pu le faire parce qu’il était directeur financier. Il avait autorité sur le périmètre de l’outil, sur son paramétrage, sur ce qu’on lui confie. La comptable qui travaillait sous ses ordres n’avait aucune de ces trois choses.

Elle n’a pas délégué. On lui a retiré.

Et c’est le deuxième critère de cette série :

Le temps libéré par une automatisation revient à celui qui a le pouvoir de définir ce qui sera automatisé.

Ce n’est pas une propriété de la technologie. C’est une propriété de la hiérarchie, que la technologie révèle et amplifie.

Le même outil, deux effets opposés

Prenez un système de reconnaissance et de traitement de documents, exactement le même, et déployez-le à deux endroits.

Chez le directeur financier : il supprime une corvée, laisse intact le cœur du métier, et rend une soirée. L’humain est au centre, l’outil à la périphérie.

Chez l’opératrice de saisie dont le métier était entièrement constitué de cette corvée : il supprime le poste, ou il le transforme en surveillance d’un écran où défilent des propositions à valider, au rythme de la machine, avec un indicateur de productivité. L’outil est au centre, l’humain à la périphérie — et il y est littéralement : il est devenu le dispositif de rattrapage placé en bout de chaîne.

Même technologie. Effets inverses. La variable n’est pas technique.

Ce que la subsidiarité dit ici

Magnifica humanitas reprend, parmi les principes de la doctrine sociale qu’elle mobilise, celui de subsidiarité : les décisions doivent être prises au niveau le plus proche de ceux qu’elles concernent, et les échelons supérieurs n’interviennent que pour soutenir ce que l’échelon inférieur ne peut pas faire.

On cite habituellement ce principe pour parler d’États et de collectivités. Il a ici une traduction très concrète, et je ne l’ai vue nulle part dans les discussions sur le déploiement de ces systèmes.

Si la subsidiarité veut dire quelque chose, alors la personne qui exécute une tâche est la mieux placée pour dire si cette tâche la construit encore.

Elle sait, mieux que n’importe quel cabinet de conseil, ce qui dans sa journée est du gâchis pur, et ce qui exige un jugement que personne n’a formalisé. Elle le sait parce qu’elle le fait.

Or c’est précisément la personne qu’on ne consulte jamais. Le périmètre d’automatisation se décide en comité de direction, sur la base d’une cartographie de processus produite par des gens qui n’ont jamais exécuté ces processus, avec pour critère principal le coût unitaire de la tâche.

Résultat mécanique : on automatise ce qui est cher et mesurable, pas ce qui est inutile. Ce sont deux ensembles très différents, et leur intersection est plus petite qu’on ne croit.

Ce que cela donne quand on inverse

Je ne propose pas une utopie participative. Je propose une méthode qui existe déjà ailleurs et qu’on n’a simplement pas appliquée à ce sujet.

Toute démarche sérieuse d’amélioration continue, dans l’industrie, part de ceux qui tiennent le poste. On leur demande où ils perdent du temps, ce qu’ils refont deux fois, ce qui les oblige à attendre. Ce n’est pas de la démocratie d’entreprise : c’est du bon sens de production, et il est enseigné dans toutes les écoles d’ingénieurs depuis quarante ans.

Appliqué à l’automatisation, cela donne un dispositif simple :

Avant tout achat d’outil, demander à chaque équipe concernée de produire deux listes. Ce que je voudrais ne plus jamais faire. Ce que je ne veux pas qu’on me prenne.

Les deux listes sont instructives, et la seconde plus encore que la première. J’ai vu, dans des contextes très différents, des gens désigner comme intouchable une tâche que leur direction considérait comme un candidat évident à l’automatisation — parce que c’était le seul moment de leur journée où ils parlaient à un client, ou le seul endroit où ils comprenaient ce que fabriquait leur entreprise.

Ces listes ne décident pas. Le dirigeant décide, c’est son rôle et sa responsabilité. Mais un périmètre défini sans elles est défini par le coût unitaire seul, et il produira mécaniquement le second scénario de tout à l’heure.

L’objection : et si l’on ne consulte pas ?

Elle vient tout de suite : aucune entreprise sous pression de marge n’a le temps de faire cela, et le concurrent qui ne le fait pas ira plus vite.

C’est exact, et c’est pour cela que je ne présenterai jamais ce dispositif comme une bonne pratique volontaire. Les bonnes pratiques volontaires ne survivent pas à un trimestre difficile.

L’épisode 6 examine ce qui peut les rendre obligatoires, et à quel prix. Je note seulement ici que l’argument du concurrent plus rapide est le même que celui qui a servi, pendant un siècle et demi, à s’opposer à la limitation de la durée du travail, au repos hebdomadaire et à la sécurité des machines. Il n’était pas faux. Il n’a simplement jamais été une raison suffisante.

Le cas africain, qui est le cas le plus dur

Il faut regarder ce point en face, parce qu’il rend le critère beaucoup moins réconfortant.

Sur une grande partie du continent, la question du pouvoir de définir le périmètre ne se pose même pas, pour une raison simple : ni le directeur financier, ni la comptable, ni le dirigeant ne définissent quoi que ce soit. Le système est acheté sur étagère, configuré ailleurs, entraîné sur des données qui ne viennent pas d’ici, et il arrive avec ses catégories déjà faites.

Un logiciel de gestion conçu pour une entreprise européenne encode une organisation du travail européenne. Un modèle de langage entraîné massivement sur l’anglais et le français traite mal ce qui se dit en lingala, en wolof, en kikongo ou en derja — et l’entreprise qui l’utilise ne s’en aperçoit pas, parce qu’elle n’a aucun moyen de mesurer ce qu’elle ne comprend pas.

À l’échelle d’un continent, c’est la même asymétrie que celle du service comptable, un cran plus haut : ceux qui subissent les conséquences ne sont pas ceux qui conçoivent les systèmes.

Magnifica humanitas le formule à ce niveau-là, et c’est un des passages où le texte est le plus net : l’intelligence artificielle doit servir toute la famille humaine, et non le pouvoir de quelques-uns. Le Pape y insiste sur la nécessité que ceux qui conçoivent et ceux qui subissent construisent ensemble, faute de quoi l’avenir se bâtira pour une poignée.

C’est une thèse géopolitique, et elle a une conséquence industrielle très concrète pour nous : la souveraineté numérique ne se mesure pas en mètres carrés de salle blanche, et elle ne se mesure pas non plus en pourcentage de données hébergées localement. Elle se mesure à la capacité de dire non à un paramétrage, et d’en imposer un autre.

Question ouverte : dans votre organisation, qui a décidé de ce que la machine ferait ? Et à quelle distance cette personne est-elle du poste concerné ?

Épisode 4 — L’heure rendue ne va pas où l’on croit

Admettons les deux épisodes précédents. La machine a pris une tâche qui n’apprenait plus rien, et la personne concernée avait son mot à dire sur le périmètre.

Reste la question qui décide de tout : que devient l’heure ?

L’histoire du mardi à seize heures suppose une conversion. Le gain de productivité s’est transformé en temps disponible pour une personne. Cette conversion paraît évidente. Elle est en réalité l’événement le plus rare de toute cette affaire, et l’histoire économique en donne un compte rendu accablant.

Trois précédents qui devraient nous rendre prudents

Le premier est domestique. L’arrivée de l’eau courante, de la machine à laver, du réfrigérateur et de l’aspirateur a réduit d’un facteur considérable le temps nécessaire pour accomplir une tâche ménagère donnée. Le temps total consacré au travail domestique, lui, n’a pas diminué dans les mêmes proportions — et pendant de longues périodes il n’a pas diminué du tout. Les standards se sont élevés : on lave plus souvent, on repasse ce qu’on ne repassait pas, on nettoie ce qu’on ne nettoyait pas. Le gain unitaire a été absorbé par une augmentation du volume.

Le deuxième est bureautique. Le traitement de texte, le tableur et le courrier électronique ont divisé par dix le coût de production d’un document et par cent le coût d’envoi d’un message. Personne n’a travaillé moins. On produit davantage de documents, on envoie davantage de messages, et le courrier électronique a en prime étendu la journée de travail au-delà de ses bornes, dans le train, le soir et le dimanche.

Le troisième est industriel et il est plus ancien. Les gains de productivité du vingtième siècle ont été convertis en temps libre — semaine de quarante heures, congés payés, retraite — mais jamais spontanément. Chaque conversion a été le résultat d’un rapport de force, d’une négociation, d’une loi. Là où la loi n’existait pas, le gain est allé intégralement au volume produit.

Trois cas, une seule leçon :

Un temps libéré qui n’est pas institué est réabsorbé.

C’est le troisième critère, et c’est celui qui fait le plus mal à la thèse que je défends, parce qu’il l’empêche d’être une bonne nouvelle spontanée.

Ce que cela dit du mardi à seize heures

Ce directeur financier va chercher sa fille. Comment ?

Pas parce que la machine a produit une heure. Une machine ne produit pas d’heure : elle produit une capacité disponible, qui est immédiatement réclamée par tout ce qui attendait.

Il va chercher sa fille parce qu’il a décidé que le mardi de seize à dix-huit heures ne serait pas disponible, et parce qu’il est en position de faire tenir cette décision. Personne, dans son entreprise, ne va lui demander pourquoi il n’est pas joignable — c’est le directeur financier.

La comptable de son service qui voudrait faire la même chose devrait la demander, la justifier, et l’obtenir. Elle ne l’obtiendrait probablement pas, et surtout : à supposer qu’elle l’obtienne, elle sait ce que coûte, dans une carrière, le fait d’être celle qui part à seize heures.

L’heure de seize heures n’est donc pas un effet de l’intelligence artificielle. C’est un effet de statut, rendu possible par l’intelligence artificielle.

Ce n’est pas rien — sans le gain de productivité, la décision aurait été impossible même pour lui. Mais c’est très différent d’une promesse générale, et le confondre avec une promesse générale est exactement le mécanisme par lequel une entreprise vend à ses équipes un bien moral qu’elle ne leur donnera pas.

Comment on institue un temps

Il n’y a pas trente-six façons, et aucune n’est nouvelle. Elles sont toutes désagréables pour celui qui les met en place, ce qui explique qu’on préfère parler de culture d’entreprise.

Par la règle écrite. Une plage sans réunion, une amplitude maximale, un droit à la déconnexion réellement outillé, une charge de travail plafonnée en volume et non en heures de présence. Ce qui n’est pas écrit n’existe pas.

Par la contrepartie contractuelle. C’est la voie la plus honnête et la plus rare : quand un déploiement d’automatisation est décidé, une part identifiée du gain est affectée à l’avance à une réduction du temps de travail, à une hausse de rémunération, ou à un budget de formation. Écrit avant, pas après.

Par le collectif. Un accord d’entreprise, une convention de branche. C’est le mécanisme historique de conversion des gains de productivité, et c’est celui qui est aujourd’hui le plus affaibli, notamment dans les secteurs les plus exposés à l’automatisation.

Par défaut, quand rien de tout cela n’est fait : le gain va à la marge. Non par cynisme, mais parce que c’est le seul canal ouvert. Une capacité libérée sans destination assignée retourne au compte d’exploitation, comme l’eau va au point bas.

Ce que cela change dans le débat public

Je tire de cet épisode une conséquence qui déplaira à peu près à tout le monde.

La question « l’intelligence artificielle va-t-elle détruire des emplois ? » est mal posée, et elle occupe toute la place. La question qui décide réellement du sort des gens est : à quoi le gain de productivité est-il affecté, et qui l’a décidé.

C’est une question de répartition, pas une question de technologie. Elle a été posée pendant deux siècles sous d’autres formes, et l’on connaît assez bien les instruments qui permettent d’y répondre.

C’est en un sens rassurant : nous ne sommes pas devant un problème inédit. C’est en un autre sens inquiétant : ces instruments — la négociation collective, la loi sociale, la représentation des salariés — sont dans un état de faiblesse historique au moment précis où le choc arrive. Et ils sont quasiment inexistants dans les secteurs qui vont recevoir le choc en premier chez nous : le travail de plateforme, la sous-traitance de back-office, le centre d’appels.

Question ouverte : la dernière fois que votre équipe a gagné du temps sur une tâche, où ce temps est-il allé ? Le sauriez-vous si on vous le demandait ?

Épisode 5 — On ne devient pas meilleur en faisant moins

J’ai avancé trois critères. Il faut maintenant que je m’occupe de l’objection qui les vise tous les trois, parce qu’elle est meilleure qu’eux.

Je vais commencer par la renforcer.

L’objection, dans sa version forte

Elle tient en trois temps.

Un. Toute cette série repose sur un présupposé jamais démontré : qu’une heure retirée du travail contraint devient une heure de croissance humaine. Rien ne l’établit. L’heure rendue au directeur financier aurait aussi bien pu aller à deux réunions supplémentaires, à un troisième mandat d’administrateur, ou à son téléphone. Statistiquement, c’est même ce qui arrive le plus souvent. On a construit tout un discours de libération sur un cas particulier où quelqu’un a décidé d’aller chercher sa fille, et ce cas est cité précisément parce qu’il est rare.

Deux. Pire : la compétence qui lui permet aujourd’hui de superviser la machine a été construite par les tâches qu’il vient de lui confier. Il sait qu’un rapprochement est faux parce qu’il en a fait dix mille. Il sent qu’une consolidation ne tient pas debout avant d’avoir vérifié. Cette intuition n’est pas tombée du ciel : elle est le dépôt de quinze ans de travail ingrat. Le directeur financier qui aura trente ans en 2040 n’aura jamais fait ces dix mille rapprochements. Il supervisera un système qu’il n’a jamais su égaler, et il validera ce qui lui paraît vraisemblable.

Trois. Enfin, le glissement de vocabulaire de cette série est suspect. « Devenir meilleur » a servi jusqu’ici à désigner deux choses très différentes : être un meilleur professionnel, et être un meilleur père. La deuxième est un bien moral considérable et elle n’a aucun rapport avec la productivité. Les confondre permet exactement une chose : vendre un gain moral pour justifier une perte économique. Le service a perdu trois postes, mais le directeur voit sa fille — et l’on présente cela comme un bilan.

Cette objection est la meilleure chose de cette série. Je vais lui donner les deux premiers points.

Le deuxième point est déjà démontré, et j’y ai contribué

Sur la construction de la compétence, je n’ai rien à ajouter, parce que j’ai passé sept textes sur ce sujet il y a quelques semaines à propos de l’école, et que la conclusion vaut ici mot pour mot.

La supervision ne s’apprend pas par l’explication. Elle s’apprend par la pratique répétée du geste que l’on supervisera plus tard. Et cette pratique, dès qu’elle cesse d’être nécessaire, disparaît — parce que personne ne choisit spontanément la version lente d’une tâche quand la version rapide produit un résultat acceptable.

L’aviation civile en a tiré la seule conclusion sérieuse que je connaisse : quand la friction cesse d’être nécessaire, elle doit devenir obligatoire, planifiée et coûteuse, sinon elle s’évapore. C’est la raison d’être du simulateur, des scénarios de panne imposés, et des exigences de pilotage manuel périodique.

Transposé à une direction financière, cela veut dire quelque chose de très concret et que personne ne fait : un jeune contrôleur de gestion devrait, à intervalles réguliers, refaire à la main une consolidation que le système produit en trois secondes. Non pour la produire. Pour rester capable de sentir qu’elle est fausse.

C’est cher, c’est absurde en apparence, et c’est la seule chose qui empêchera, dans quinze ans, des chaînes de contrôle entières de ne plus rien contrôler.

Le troisième point est faux, et il est important qu’il le soit

Je conteste en revanche l’accusation de confusion, parce qu’elle me paraît reposer sur une hiérarchie implicite que je ne partage pas.

L’objection suppose que « meilleur professionnel » est le registre sérieux, et « meilleur père » le registre sentimental — et qu’utiliser le second pour parler d’économie est une manipulation.

C’est exactement l’inverse de ce que dit Magnifica humanitas, et c’est aussi, je crois, l’inverse de ce qui est vrai.

Le critère de l’encyclique n’est pas la productivité de la personne. C’est la personne. Une doctrine qui place l’être humain au centre ne peut pas considérer que le temps passé avec un enfant est une variable d’ajustement affective pendant que le temps passé à consolider des états financiers serait la substance sérieuse de l’existence. Elle considère plutôt l’inverse : le travail est ordonné à la personne, et non la personne au travail.

Si cette proposition est vraie, alors une heure rendue à une vie familiale n’est pas un supplément d’âme dans un bilan économique. C’est la seule chose du bilan qui compte vraiment, et le reste en est le moyen.

Cela ne blanchit pas les trois postes supprimés. Cela interdit seulement de traiter le mardi à seize heures comme une anecdote émouvante dans une démonstration comptable. Les deux plateaux sont dans la même unité, et cette unité est la personne.

Le premier point, et là où l’objection cesse d’avoir raison

Reste le point le plus fort : rien ne garantit que l’heure serve à grandir.

Je l’accorde entièrement. Et je maintiens que l’objection prouve autre chose que ce qu’elle croit prouver.

Elle prouve que le gain n’est pas automatique. Elle ne prouve pas qu’il est impossible.

C’est une confusion fréquente et elle est paralysante. De « rien ne le garantit », on glisse vers « c’est donc une illusion », ce qui conduit à ne rien construire — et à obtenir, effectivement, l’illusion.

L’histoire donne pourtant un contre-exemple massif. La semaine de quarante heures, les congés payés, la fin du travail des enfants ne sont pas des effets spontanés de la machine à vapeur. Ce sont des conversions décidées, arrachées, écrites. Elles n’étaient garanties par rien, et elles ont eu lieu.

La bonne conclusion n’est donc pas que la thèse de cette série est fausse. C’est qu’elle décrit un résultat à produire et non une tendance à observer. Ce qui change complètement ce qu’il faut écrire ensuite : non pas une prévision, mais une liste de décisions.

Ce qu’il faut assumer

Trois choses, que je préfère écrire noir sur blanc.

La friction utile devient un coût. Faire refaire à la main une tâche que la machine produit en trois secondes coûte des heures payées, pour un résultat immédiat nul. Ce n’est justifiable que si l’on a compris ce qu’on achète : la capacité de repérer une erreur dans dix ans. Aucun tableau de bord trimestriel ne montrera jamais ce bénéfice.

Il faudra le justifier à ceux qui le subissent. Un jeune analyste à qui l’on impose la version lente pendant que l’outil est ouvert sur la table mérite mieux que « c’est la procédure ». « Tu apprends à juger ce que tu ne produiras plus » peut tenir, à condition d’y croire soi-même.

Tout ne sera pas sauvé. Certaines compétences vont quitter la population générale pour ne subsister que chez des spécialistes. Ce n’est pas nécessairement un drame — plus personne ne sait naviguer au sextant. Cela le devient quand la disparition n’a été ni décidée, ni même remarquée.

Question ouverte : quelle est la chose pénible de votre formation dont vous mesurez aujourd’hui qu’elle vous a construit ? L’imposeriez-vous encore à quelqu’un qui débute ?

Épisode 6 — Ce qui doit être décidé, et par qui

Cinq épisodes de diagnostic. Il faut proposer, et je voudrais éviter la forme habituelle.

Les documents sur l’intelligence artificielle en entreprise contiennent tous à peu près la même liste : former les équipes, sensibiliser les managers, expérimenter sur des cas d’usage, mettre en place une gouvernance, équiper, mesurer. La liste n’est pas fausse. Son défaut est d’être un menu, où chaque ligne aurait un effet propre qui s’additionnerait aux autres.

Or ces instruments n’ont pas la même puissance, et surtout — c’est le point de cet épisode — ils ne sont pas commutatifs. L’ordre dans lequel on les active décide du résultat.

Je vais soutenir que l’ordre habituel est presque exactement l’inverse du bon.

Couche 1 — Le périmètre, et qui l’établit (effet maximal)

C’est la décision qui contient toutes les autres : quelles tâches partent, lesquelles restent, et sur la base de quel critère.

Elle est aujourd’hui prise sur un critère unique — le coût unitaire de la tâche — par des gens qui ne l’exécutent pas. Les épisodes 2 et 3 ont montré pourquoi cela produit mécaniquement le mauvais résultat : on automatise ce qui est cher et mesurable, et non ce qui n’apprend plus rien.

Agir sur cette couche signifie deux choses, et elles sont peu coûteuses.

Établir le périmètre avec les deux listes de l’épisode 3, produites par les équipes concernées : ce que je voudrais ne plus jamais faire, ce que je ne veux pas qu’on me prenne.

Et appliquer le test de l’épisode 2, tâche par tâche : souhaiterais-je que mon enfant fasse cela trente ans ? Ce test n’est pas une gentillesse. C’est un filtre qui écarte les automatisations qui rapportent et qui appauvrissent.

Une organisation qui ne fait que cela, et rien d’autre de cette liste, obtient déjà l’essentiel.

Couche 2 — La contrepartie, écrite avant (effet fort, jamais fait)

L’épisode 4 l’a établi : un gain non affecté retourne à la marge, parce que c’est le seul canal ouvert.

La contrepartie consiste à ouvrir un autre canal, et à l’écrire avant le déploiement — pas après, parce qu’après il n’y a plus rien à répartir.

Trois formes possibles, cumulables : une part du gain affectée à la réduction du temps de travail ; une part affectée à la rémunération ; une part affectée à un budget de reconversion pour les postes identifiés comme exposés.

Le mot important est identifiés. Une entreprise qui déploie sait, à six mois près, quels postes vont devenir sans objet. Le savoir et ne pas le dire est un choix, et c’est le choix majoritaire, parce que le dire déclenche des départs anticipés et des conflits.

Je pense que c’est un mauvais calcul, y compris pour l’entreprise. Une reconversion qui commence dix-huit mois avant la suppression réussit. Une reconversion qui commence le jour de l’annonce est une indemnité déguisée en formation.

Couche 3 — Le maintien de la compétence (effet différé, invisible)

C’est ce que l’épisode 5 a rendu obligatoire : si la friction formatrice ne se maintient plus toute seule, elle doit être planifiée.

Concrètement : des exercices périodiques sans outil, sur les gestes qui fondent le jugement du métier. Et, pour mesurer que la supervision fonctionne encore, l’injection délibérée d’erreurs connues dans le flux de travail — un document contenant une donnée fausse dans une revue de dossiers, une note de calcul volontairement fautive dans une vérification.

Ce n’est pas un piège tendu aux équipes et il ne faut surtout pas le présenter ainsi. C’est un instrument de mesure, et c’est le seul que je connaisse qui donne une information avant l’accident plutôt qu’après. Sans lui, une chaîne de contrôle peut avoir cessé de contrôler quoi que ce soit depuis des années sans que rien ne le signale : un superviseur compétent et un superviseur incompétent valident exactement les mêmes choses tant que la machine a raison.

Couche 4 — L’outil et son achat (effet réel, effet unique)

Je la mets en dernier, et ce n’est pas un jugement de valeur : sans outil, rien de ce qui précède n’a d’objet.

Mais seule, elle ne produit rien.

Acheter sans avoir décidé le périmètre donne le même travail au même endroit, plus vite, avec les mêmes personnes plus fatiguées. Acheter sans contrepartie écrite donne un gain qui va intégralement à la marge et une équipe qui l’a compris. Acheter sans maintien de compétence donne une chaîne de validation qui se vide en silence.

L’outil est un multiplicateur. Multiplié par zéro, il fait zéro.

L’ordre, et pourquoi c’est toujours l’inverse

Périmètre → contrepartie → compétence → outil.

L’ordre réel est exactement inverse : on achète l’outil, on annonce un plan de formation, on découvre le périmètre en marchant, et on ne discute jamais de la contrepartie.

Ce n’est pas de l’incompétence. C’est une conséquence rationnelle des contraintes de direction. L’outil est visible, il se décide en un trimestre, il figure au rapport annuel, et il rassure un conseil d’administration inquiet de rater quelque chose. Le périmètre est invisible, il prend des mois, il oblige à écouter des gens qu’on n’écoute pas d’habitude, et il produit ses effets après le mandat de celui qui l’a décidé.

Autrement dit : l’instrument le plus efficace est celui qui rapporte le moins, politiquement, à l’intérieur d’une organisation.

Le nommer ne suffit pas à le résoudre. Mais tant qu’on ne le nomme pas, on continuera d’expliquer les échecs de déploiement par un défaut de conduite du changement, alors qu’ils viennent d’un problème de séquence.

Babel, et pourquoi l’image est plus précise qu’elle n’en a l’air

Magnifica humanitas s’ouvre sur une alternative : édifier une nouvelle tour de Babel, ou bâtir une cité où l’on habite ensemble.

J’ai d’abord trouvé l’image trop commode. Je crois maintenant qu’elle est très exactement à sa place, à condition de se rappeler ce qui, dans le récit, fait échouer la tour.

Ce n’est pas sa hauteur. Ce n’est pas la technique — les briques et le bitume fonctionnent parfaitement, le texte le précise. C’est que les bâtisseurs cessent de se comprendre.

Une organisation qui déploie un système sans que ceux qui l’exécutent aient pu dire ce qui les construit encore ; un pays qui importe des outils dont les catégories ont été fixées ailleurs ; un continent dont les langues ne sont pas dans les données : ce sont trois versions du même défaut, et ce défaut n’est pas technique. C’est un défaut de langue commune entre ceux qui conçoivent et ceux qui subissent.

C’est très précisément ce que l’encyclique désigne quand elle affirme que seule une construction associant les uns et les autres — les concepteurs et ceux qui en supportent les conséquences, les pays riches et les pays pauvres, les centres et les périphéries — peut produire un avenir qui ne soit pas réservé à quelques-uns.

Je ne suis pas obligé de partager la théologie pour reconnaître que le diagnostic est bon.

Trois remarques sur nos économies

Le choc arrivera par la sous-traitance, pas par nos sièges sociaux. Les emplois les plus exposés du continent ne sont pas dans les directions financières : ils sont dans les centres d’appels, la saisie délocalisée, l’annotation de données, la modération. C’est-à-dire dans les activités où la représentation collective est la plus faible, les contrats les plus courts, et le donneur d’ordre le plus lointain. Aucune des quatre couches ci-dessus ne s’y applique spontanément.

L’informel change la nature du problème. Là où l’essentiel de l’emploi est hors salariat, la contrepartie contractuelle n’a aucun support juridique. Je n’ai pas d’instrument à proposer pour ce cas, et je le dis à l’épisode 7 parmi ce que cette série n’a pas traité.

La langue est une variable économique. Un système qui fonctionne mal dans la langue où l’on travaille réellement produit deux effets : il ne libère aucune heure, et il oblige à passer par une langue seconde pour être compris de la machine. Le gain de productivité est alors capté par ceux qui parlent déjà la langue de l’outil. C’est le sujet que je poursuis ailleurs, et il croise celui-ci plus qu’on ne le voit d’abord.

Question ouverte : dans votre organisation, si vous ne pouviez agir que sur une seule des quatre couches pendant trois ans, laquelle, et pourquoi ?

Épisode 7 — Ce que je ferais avec une entreprise et trois ans

J’ai commencé cette série sur un coup de téléphone et sur une gêne.

Un homme content d’aller chercher sa fille, et embarrassé de l’être. Je crois comprendre maintenant d’où venait la gêne : il sentait que les deux faits étaient liés sans savoir comment, et qu’il n’avait pas le vocabulaire pour tenir les deux dans la même phrase.

Voici ce que je crois avoir trouvé en six textes.

Les quatre critères

Le travail qui construit. L’automatisation grandit une personne quand elle lui prend une tâche qui ne lui apprend plus rien. Le test : souhaiterais-je que mon enfant fasse cela trente ans. Ce critère ne dépend d’aucune prévision technique, et il tranche parfois contre l’employeur.

Le pouvoir de définir. Le bénéfice d’une automatisation revient à celui qui décide de son périmètre. Ce n’est pas une propriété de la technologie mais de la hiérarchie, et c’est la traduction très concrète du principe de subsidiarité : celui qui exécute une tâche est le mieux placé pour dire si elle le construit encore.

L’institution du temps. Un gain de productivité non affecté à l’avance retourne à la marge, parce que c’est le seul canal ouvert. Trois précédents historiques le montrent. Le temps libre n’a jamais été un effet spontané de la machine : il a toujours été une conversion écrite.

Le maintien de la compétence. Ces trois critères supposent des gens capables de juger ce que la machine produit. Cette capacité se construit par les tâches qu’on vient de déléguer. Elle ne se maintiendra donc plus toute seule, et devient un coût à assumer.

Au-dessus des quatre, le critère de l’encyclique, qui les ordonne : l’être humain au centre, jamais à la périphérie. Ce n’est pas une politique. C’est un critère, et c’est exactement ce qui manquait.

Ce que je ferais, avec une entreprise et trois ans

Je ne dirige pas de grand groupe et je ne prétends pas à une expertise que je n’ai pas. Mais une série qui ne se conclut pas par des décisions n’est qu’un commentaire.

Année 1 — le périmètre, et rien d’autre.

Choisir deux directions, pas douze. Y faire produire les deux listes par les équipes elles-mêmes, poste par poste. Appliquer le test de l’enfant. En déduire un périmètre écrit, publié en interne, avec la mention explicite des postes qui deviendront sans objet et de l’horizon auquel cela arrivera.

Ne déployer aucun outil nouveau cette année-là. Le périmètre fera le travail, et il le fera mieux qu’un pilote.

Année 2 — la contrepartie, et la reconversion.

Écrire, avant tout déploiement, la destination du gain : quelle part au temps, quelle part à la rémunération, quelle part à la formation. Négocier cette écriture avec ceux qui sont concernés, et pas seulement l’annoncer.

Démarrer la reconversion des postes identifiés l’année précédente, dix-huit mois avant leur disparition. C’est la dépense la moins visible du plan, et celle qui décide s’il sera vécu comme un progrès ou comme une trahison.

Année 3 — l’outil, et le tri de la fatigue.

Déployer, enfin — sur un périmètre décidé, avec une contrepartie écrite et une reconversion engagée.

Et faire le travail ingrat de l’épisode 5, métier par métier, avec ceux qui l’exercent : distinguer la fatigue qui construit de la fatigue qui use. Planifier la première, supprimer la seconde sans état d’âme. La seconde libère les heures qui financent la première.

Ce que je ne ferais pas

Interdire. Non par principe, mais parce que c’est inapplicable, que ça se contourne en un geste, et que ça déplace l’usage hors du regard de la hiérarchie — là où il n’est plus corrigible, et où plus personne ne répond de rien.

Promettre qu’il n’y aura aucune suppression de poste. C’est la promesse la plus fréquente et la plus destructrice, parce qu’elle est presque toujours démentie, et qu’elle détruit en une fois la crédibilité de tout le reste du plan. Il vaut mieux dire quels postes, et à quel horizon.

Vendre le temps libéré comme un argument moral. C’est l’objection de l’épisode 5 et elle est juste sur ce point précis : une entreprise qui met en avant les pères qui voient leurs enfants pendant qu’elle supprime des postes sans contrepartie ne fait pas de l’humanisme, elle fait de la communication. La différence se voit dans un seul endroit : est-ce écrit dans un accord, ou dans une plaquette.

Attendre que la technologie se stabilise. Cet argument suppose qu’elle se stabilisera. Rien ne l’indique. Les quatre critères de cette série ne sont pas techniques : ils n’ont aucune raison d’attendre.

À qui revient la charge de la preuve

Le débat est asymétrique, et il ne devrait pas l’être.

À ceux qui promettent que le solde d’emplois sera positif, il revient de dire où, quand, et pour qui — nominativement, dans l’entreprise concernée, à un horizon compatible avec une vie professionnelle. Un solde agrégé sur vingt ans n’est pas une réponse à une personne de quarante-huit ans.

À ceux qui veulent interdire ou geler, il revient de démontrer que l’interdiction est applicable, et qu’elle ne se contente pas de rendre l’usage invisible.

Et à moi, qui propose des critères, il revient de dire ce qui les réfuterait. Alors je le dis. Si l’on observait, dans dix ans, que les heures libérées par l’automatisation se sont réparties à peu près également dans les hiérarchies, sans qu’aucune règle écrite ne l’ait imposé, mon troisième critère serait faux et une bonne part de cette série avec lui. Je ne le crois pas — les trois précédents de l’épisode 4 vont tous dans l’autre sens. Mais c’est une question empirique, mesurable, et pas une affaire d’opinion.

Trois choses que cette série n’a pas traitées

Une série honnête dit ce qu’elle a laissé de côté. Il y a trois trous, et je les connais.

L’arme. C’est le passage le plus sévère de Magnifica humanitas, et je l’ai délibérément écarté : l’encyclique demande que l’intelligence artificielle soit désarmée, et elle consacre un développement à la transformation de la conduite de la guerre. J’ai choisi de tenir cette série sur le travail, parce qu’un texte ne peut pas tout porter. Mais je note que le critère y est le même, en plus tranchant : une décision de vie ou de mort déléguée à un système est le cas limite de l’humain déplacé à la périphérie. Ce sujet mérite mieux qu’un paragraphe.

L’informel. Tous mes instruments — périmètre négocié, contrepartie écrite, reconversion financée — supposent un cadre salarié, un employeur identifiable et une forme de représentation collective. Sur une large part du continent, rien de tout cela n’existe : le travail est informel, le contrat est oral, et l’employeur est parfois le client lui-même. Ce que devient le raisonnement dans ce cadre, je ne le sais pas, et je ne vais pas fabriquer une réponse pour clore proprement une série.

La théologie. J’ai lu ce texte comme un document de doctrine sociale et j’y ai pris ce qui m’était utile : un critère, des principes, une manière de poser la question. C’est une lecture partielle et je l’assume, mais elle a un coût qu’il faut nommer. La raison pour laquelle l’encyclique place la personne au centre n’est pas une préférence méthodologique : elle tient à ce que ce texte affirme de la personne humaine, et que j’ai laissé de côté. Un lecteur qui ne partage pas cette affirmation peut-il retenir le critère quand même ? Je crois que oui, et je ne peux pas le démontrer ici.

Le mardi, finalement

J’ai rappelé ce directeur financier avant de publier. Je voulais savoir si le mardi tenait toujours, six mois après.

Il tient. Il m’a dit que c’était devenu la chose qu’il défendait le plus durement dans son agenda, plus que n’importe quel comité — et que personne, dans son entreprise, n’avait fait la même chose depuis.

Voilà, je crois, toute cette série en une phrase. L’heure existe. Elle est réelle, elle n’est pas une figure de style, et une machine l’a rendue possible.

Elle n’est allée qu’à une seule personne, celle qui pouvait la prendre.

Rien dans la technologie ne dit que cela doit rester ainsi. Rien non plus ne dit le contraire. C’est précisément pour cela qu’il s’agit d’une décision, et que la présenter comme une tendance est la meilleure façon de ne jamais la prendre.

Question ouverte, la dernière : si votre travail vous rendait une heure la semaine prochaine, à qui la donneriez-vous ? Et qu’est-ce qui, aujourd’hui, vous empêche de la prendre ?

Moïse Bienheureux Selph présente le journal et l’émission Africa Tech sur Ifrikya FM. Il est fondateur de Lobaka.