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Moïse B. Selph

Manifeste — Alger, août 2026

Une Afrique qui parle

On a passé vingt ans à connecter le continent. Des câbles sous-marins, des antennes, des licences, des milliards. C’était nécessaire et cela a largement réussi : l’Afrique est connectée comme elle ne l’a jamais été.

Et pourtant, une part immense de ses habitants reste dehors. Pas faute de réseau. Faute de langue.

On peut être parfaitement connecté et rester dehors, si tout ce qui circule est écrit dans une langue que l’on ne parle pas.

Je crois que la décennie qui vient se jouera moins sur l’accès que sur l’usage, et que l’usage se joue sur la langue. Un service public dématérialisé dans une langue que le citoyen maîtrise mal ne supprime pas le guichet : il le remplace par un mur. Une interface bancaire mal comprise ne crée pas un client autonome : elle crée un client vulnérable. Un sommet dont la chaîne d’interprétation est improvisée ne produit pas une mauvaise traduction : il produit une mauvaise décision.

Ce que je refuse

Je refuse l’idée que le continent doive attendre. Attendre que les modèles s’intéressent à nos langues, attendre que les plateformes traduisent nos interfaces, attendre qu’une institution étrangère finance nos corpus. Cette attente dure depuis vingt ans et elle ne produit rien, parce que personne n’a d’intérêt économique à la faire cesser à notre place.

Je refuse aussi le récit inverse, celui de l’Afrique triomphante qui aurait déjà tout résolu. Nos infrastructures restent fragiles, nos compétences trop rares, nos financements trop courts. On ne construit rien de solide sur un compliment.

Ce que je crois

Je crois que la souveraineté numérique ne s’inaugure pas. Elle se construit par couches, sur dix ans, avec des ingénieurs formés chez soi, des routes réseau ramenées chez soi, des registres administrés chez soi. Ce travail n’est pas photogénique. C’est celui qui compte.

Je crois que nos langues ne sont pas un patrimoine à conserver mais une infrastructure à bâtir. Une langue absente des lieux où se prennent les décisions finit par disparaître de ces lieux, puis des esprits. Ce qui se joue n’est pas la nostalgie : c’est la capacité d’un demi-milliard de personnes à participer aux décisions qui les concernent.

Je crois enfin qu’il faut faire les deux choses à la fois : documenter et construire. Observer sans bâtir mène au commentaire. Bâtir sans observer mène à résoudre le mauvais problème. C’est pourquoi je tiens un micro et j’écris du code.

Ce que je fais

Chaque semaine, je donne la parole à ceux qui construisent, et je consigne ce qu’ils font. Chaque jour, je travaille sur une brique : rendre les événements internationaux africains opérables dans les langues de leurs participants, et sécuriser la chaîne qui les rend possibles.

Une brique, pas un continent. Mais un continent est fait de briques, et il faut bien que quelqu’un commence par la sienne.


Moïse Bienheureux Selph — Brazzaville, Alger.