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Moïse B. Selph
Économie numérique49 min de lecture

Le coût invisible de la fragmentation

Quatre pays africains ont capté 72 % des 4,1 milliards de dollars levés par les startups du continent en 2025. L’explication qui vient immédiatement tient en une monnaie. Elle ne survit pas à l’examen des faits.


Épisode 1 — Quatre pays, quatre monnaies, un même résultat

Quatre pays africains ont capté 72 % des 4,1 milliards de dollars levés par les startups du continent en 2025. Au premier trimestre de la même année, la proportion montait à 83 %.

Ces quatre pays sont le Kenya, l’Afrique du Sud, l’Égypte et le Nigeria.

L’explication qui vient immédiatement, dans les conversations que j’ai à Brazzaville comme à Alger, tient en un mot : la monnaie. Les écosystèmes qui gagnent seraient ceux qui contrôlent leur monnaie ; ceux qui stagnent seraient ceux qui ne la contrôlent pas.

Je voudrais commencer cette série en démontant cette explication. Non parce qu’elle m’indiffère — je vais lui consacrer sept textes — mais parce qu’elle est fausse dans sa forme simple, et qu’une série qui commencerait par une erreur ne mériterait pas d’être lue jusqu’au bout.

Le fait qui devrait clore le débat, et qui l’ouvre

Regardons ces quatre pays.

Le Nigeria a un naira flottant, dévalué massivement depuis 2023. Le Kenya a un shilling flottant, sous forte pression ces dernières années. L’Afrique du Sud a un rand librement échangé et l’un des marchés de capitaux les plus profonds des économies émergentes. L’Égypte a une livre dévaluée à plusieurs reprises, sous programme du Fonds monétaire international.

Quatre pays. Quatre régimes de change différents. Quatre histoires monétaires sans rapport les unes avec les autres.

Et un résultat identique : ils captent l’essentiel du capital startup africain.

Si des régimes monétaires aussi dissemblables produisent le même résultat, le régime monétaire ne peut pas être la variable qui explique ce résultat. C’est une contrainte logique élémentaire, et je n’en connais pas de contournement.

Symétriquement, l’année 2025 a vu le Sénégal lever 157 millions de dollars, le Bénin 100 millions, et le Gabon enregistrer sa première opération financée par capital-risque. Trois pays de la zone franc, à monnaie inchangée, dont les chiffres progressent. Et l’un des faits marquants de l’année a été le financement en dette syndiquée de 137 millions de dollars levé par une entreprise sénégalaise de paiement mobile — la plus grosse opération francophone jamais réalisée.

Le franc CFA n’avait pas bougé.

Ce que je ne suis pas en train de dire

Je ne dis pas que le régime monétaire est indifférent. Je dis que le raisonnement « CFA donc retard » ne survit pas à trente secondes d’examen, et qu’il faut chercher ailleurs — ou plus finement.

Je ne dis pas non plus que l’écart n’existe pas. Il existe et il est massif. Un fondateur de Douala ou de Brazzaville n’affronte pas le même marché du capital qu’un fondateur de Lagos ou de Nairobi. Cette série ne conteste pas le fait ; elle conteste son explication la plus répandue.

Et je ne dis pas que le débat sur le franc CFA est illégitime. Il est ancien, sérieux, et il engage des questions de souveraineté qui dépassent largement le financement des entreprises. Je dis simplement qu’il n’est pas, pour un fondateur, le débat qui décide de son sort. Sept épisodes pour l’établir.

Les explications qui tiennent mieux, et qu’il faut mettre sur la table d’emblée

Avant d’aller vers ce qui m’intéresse, il faut donner leur poids aux facteurs évidents. Une analyse qui les escamote se disqualifie.

La taille du marché intérieur. Le Nigeria compte plus de 230 millions d’habitants. Le Congo-Brazzaville en compte environ six. Un investisseur qui écrit un chèque de dix millions de dollars a besoin d’un marché où ce chèque peut se transformer en centaines de millions de revenus. Aucun régime monétaire ne compense un facteur quarante sur la population.

La langue des affaires. Le capital-risque mondial fonctionne en anglais. Ses documents types relèvent du droit américain ou britannique. Ses réseaux d’anciens élèves, ses accélérateurs de référence, ses conférences, ses lettres d’information sont anglophones. Un fondateur nigérian entre dans ce système sans traduction ; un fondateur camerounais doit d’abord y entrer. Ce facteur est probablement le plus sous-estimé de tous, et il n’a rien de monétaire.

L’antériorité et l’effet d’agglomération. Les écosystèmes se construisent par accumulation : une première sortie crée des investisseurs providentiels, qui financent la génération suivante, qui produit les cadres expérimentés de la troisième. Le Kenya a commencé cette accumulation il y a quinze ans avec le paiement mobile. L’Afrique du Sud disposait d’une industrie financière avant même que le mot startup n’existe localement. On ne rattrape pas quinze ans d’accumulation par une décision réglementaire.

La profondeur du système financier. L’Afrique du Sud a levé 715 millions de dollars en 2025, dont 90 % en fonds propres — signe d’une participation large d’investisseurs plutôt que d’une poignée d’opérations exceptionnelles. À l’inverse, le Kenya, premier du classement avec environ 1,04 milliard, doit 60 % de ce montant à quatre transactions, largement en dette et dans l’énergie solaire. Le même chiffre global recouvre deux réalités entièrement différentes.

Voilà quatre explications solides, toutes non monétaires. Elles occupent, à mon estime, l’essentiel du terrain.

Alors pourquoi sept épisodes ?

Parce qu’une fois ces quatre facteurs déduits, il reste quelque chose. Et ce quelque chose est précisément ce dont on ne parle jamais, parce qu’il est technique, ennuyeux, et qu’il ne fait pas de bons titres.

Voici la question que je propose de suivre pendant une semaine, et qui remplace la question habituelle.

Ce n’est pas : le franc CFA est-il bon ou mauvais ? C’est : quels éléments précis de l’architecture monétaire et financière africaine déterminent la vitesse à laquelle une entreprise peut se financer et franchir une frontière ?

La différence entre ces deux questions n’est pas cosmétique. La première appelle un camp. La seconde appelle une liste — et une liste, on peut la traiter point par point.

Je vous donne l’itinéraire, parce que je crois qu’une série doit annoncer son plan.

Épisode 2. Une monnaie stable tient ses promesses. Lesquelles exactement, et à quel prix ? Épisode 3. Où est l’argent qui devrait financer nos entreprises ? Et pourquoi le canal qui compte n’est pas celui qu’on croit. Épisode 4. Le paradoxe central : quatre-vingts ans de monnaie commune en Afrique centrale, et le plus faible commerce intracommunautaire du continent. Épisode 5. Ce que coûte réellement une frontière africaine, en jours et en points de commission. Épisode 6. PAPSS : ce qu’il fait, et ce qu’il ne fait pas. La BEAC l’a rejoint le 9 juillet dernier. Épisode 7. Naître panafricain.

Le contre-argument à cet épisode

On peut m’objecter ceci, et l’objection est bonne : en écartant le régime de change dès le premier texte, vous videz votre série de son sujet. S’il ne reste que la taille du marché et la langue, il n’y a plus rien à dire, et rien à changer.

Ma réponse tient en deux temps.

D’abord, la taille du marché et la langue ne sont pas des variables d’action. On ne décide pas d’avoir cent millions d’habitants de plus, et on ne change pas la langue des affaires d’un continent. Une analyse qui s’arrête là est une analyse qui conclut à l’impuissance.

Ensuite — et c’est le pari de cette série — la taille du marché est en partie une variable d’action, à condition de cesser de la lire pays par pays. Un fondateur congolais n’a pas six millions de clients potentiels : il en a 1,4 milliard, séparés de lui par un empilement d’obstacles dont certains sont récents, techniques, et démontables. C’est cet empilement que je veux décrire.

Autrement dit : je n’écarte pas la monnaie de mon sujet. Je la replace au bon endroit, qui n’est pas celui du taux de change.

Ce que cela change, dès maintenant, pour un fondateur

Trois conséquences immédiates, avant même le reste de la série.

Si vous levez des fonds et qu’on vous explique que votre difficulté vient de votre monnaie, la réponse honnête est que votre difficulté vient d’abord de la taille de votre marché adressable tel que vous le présentez. Élargissez-le, et vous changez la conversation avant de changer quoi que ce soit d’autre.

Si vous construisez pour un seul pays de la zone franc, vous construisez pour un marché que peu d’investisseurs institutionnels considèrent comme finançable — non par préjugé, mais par arithmétique de sortie.

Et si votre produit franchit les frontières, vous devez savoir, chiffres en main, ce que coûte chaque franchissement. La plupart des fondateurs que je rencontre ne le savent pas. C’est le sujet des épisodes 4 et 5.

Question ouverte : dans votre pays, quand un fondateur explique sa difficulté à lever des fonds, quelle raison invoque-t-il en premier — et cette raison résiste-t-elle à l’examen ?

Sources principales : Partech Africa et Africa: The Big Deal, financement des startups africaines 2025 et premier semestre 2026 ; African Business, juillet 2026 ; données de répartition par pays reprises de plusieurs synthèses concordantes. Les chiffres de financement varient sensiblement d’un observatoire à l’autre selon qu’ils incluent ou non la dette, les subventions et les opérations sous 100 000 dollars — les ordres de grandeur, eux, concordent.

Épisode 2 — Une monnaie stable tient ses promesses. Lesquelles ?

Dans l’épisode précédent, j’ai écarté l’explication par le régime de change. Il faut maintenant faire l’inverse et regarder ce que la stabilité monétaire produit réellement — sans complaisance dans un sens ni dans l’autre.

Je commence par un fait qui gêne les critiques du franc CFA, et je le donne d’entrée parce qu’il est vrai.

Entre 2000 et 2012, sur les dix-neuf pays d’Afrique subsaharienne affichant les inflations les plus faibles, quatorze appartenaient à la zone franc. La donnée figure dans le document de plaidoyer qui a servi de point de départ à cette série — et c’est, à mon avis, la meilleure information qu’il contienne, précisément parce qu’elle n’accuse personne.

Elle dit ceci : le franc CFA délivre exactement ce qu’il promet. Il promet une inflation basse et une parité stable ; il fournit une inflation basse et une parité stable. En 2025 encore, la Banque centrale des États de l’Afrique de l’Ouest affichait une inflation nulle dans l’UEMOA, avec une croissance de 6,7 %.

Un système monétaire qui tient ses engagements n’est pas un détail. Toute la question de cet épisode est de savoir ce que ces engagements achètent, et ce qu’ils n’achètent pas.

Ce que la stabilité achète, et il ne faut pas le minimiser

Une inflation basse protège trois choses concrètes.

Un salaire. Un enseignant de Bobo-Dioulasso conserve son pouvoir d’achat d’une année sur l’autre. Cela paraît abstrait jusqu’à ce qu’on observe ce qui se passe ailleurs : dans plusieurs économies africaines à change flexible, l’inflation a récemment dépassé 30 %, ce qui signifie qu’un salaire perd un tiers de sa valeur en douze mois.

Une épargne. Là où la monnaie fond, personne n’épargne en monnaie locale. On achète des devises, de l’immobilier, des marchandises. L’épargne se réfugie dans des actifs improductifs, ce qui prive précisément l’économie du capital dont cette série va montrer qu’il manque.

Un contrat de long terme. Un prêt à dix ans, un bail commercial, un contrat de fourniture pluriannuel supposent qu’on puisse écrire un montant dans une monnaie qui vaudra encore quelque chose à l’échéance.

Pour un fondateur, cela se traduit très directement. Dans une économie stable, on peut fixer un prix pour un an. On peut signer un contrat client sur trois ans. On peut établir un budget qui ne devient pas caduc au trimestre suivant. Ceux qui n’ont jamais construit dans une économie à inflation forte sous-estiment ce que cela représente.

Ce qu’elle n’achète pas

Et pourtant.

Sur la période 2000-2019, parmi les vingt-sept pays d’Afrique subsaharienne ayant enregistré la plus forte croissance du produit intérieur brut réel par habitant, trois seulement appartenaient à la zone franc — le Tchad, le Burkina Faso et la Guinée équatoriale. Deux d’entre eux sont des producteurs d’hydrocarbures, ce qui signifie que même la performance de la zone sur cette période est largement une performance pétrolière.

La stabilité n’a donc pas produit la transformation.

Il faut nommer précisément ce qui manque, sinon on retombe dans le slogan. Ce qui manque n’est pas la croissance : la croissance existe, et 6,7 % est un chiffre que peu de régions du monde atteignent. Ce qui manque est la transformation structurelle — le passage d’une économie qui exporte des matières premières et importe des biens transformés à une économie qui transforme elle-même.

C’est une affirmation plus modeste que « le CFA empêche la croissance ». Elle a l’avantage d’être exacte.

L’argument historique, et sa limite

Le document de plaidoyer avance ici un raisonnement qu’il faut examiner sérieusement.

La Corée du Sud, entre 1960 et 1990, a connu une croissance d’environ 7,6 % par habitant avec une inflation moyenne proche de 12 %, atteignant parfois 30 %. Son revenu par tête doublait tous les neuf ans. L’Éthiopie, entre 2000 et 2019, a connu environ 6 % de croissance par habitant avec 17 % d’inflation. Le Bénin, sur 2010-2022, a affiché l’inflation la plus faible de la zone franc, à 1,4 %, sans trajectoire d’émergence comparable.

Samir Amin le formulait dès 1969 : on exige de l’Afrique une performance unique dans l’histoire du monde, un développement rapide sans inflation.

Ce que cet argument établit : la faible inflation n’est pas une condition nécessaire du développement rapide. C’est solide, et c’est important, car le discours dominant présente souvent la stabilité des prix comme un préalable absolu.

Ce qu’il n’établit pas : que l’inflation aurait aidé. La Corée avait aussi une réforme agraire radicale, un contrôle strict des mouvements de capitaux, un crédit bancaire dirigé par l’État vers l’exportation, une discipline de performance imposée à ses grands groupes, et un accès privilégié au marché américain dans un contexte géopolitique particulier. Isoler l’inflation dans ce faisceau, c’est retenir une variable sur vingt.

Et je dois signaler une chose que le document ne pouvait pas anticiper : l’Éthiopie, son contre-exemple vertueux, a depuis connu une crise de change majeure, une restructuration de sa dette et une inflation nettement supérieure. Le contre-exemple s’est retourné pendant la rédaction. C’est une raison de prudence, pas une réfutation — mais c’en est une.

Le contre-argument sérieux : la flexibilité a un prix, et il est visible

Il faut aller plus loin, car le camp opposé dispose d’un argument que l’actualité récente a rendu très fort.

En 2025, le Nigeria est retombé au quatrième rang du financement startup africain, dans un contexte de crise monétaire et de rareté des sorties. Ce n’est pas une coïncidence, et le mécanisme mérite d’être exposé.

Quand une monnaie perd la moitié de sa valeur en dix-huit mois, une startup locale subit quatre effets simultanés. Sa valorisation en dollars s’effondre, alors même que son activité en monnaie locale progresse — ce qui rend toute levée en devises dilutive au-delà du raisonnable. Ses intrants importés, serveurs, matériel, licences logicielles, doublent de prix. Ses investisseurs étrangers voient leur rendement attendu détruit avant même que l’entreprise ait échoué. Et le rapatriement devient un problème en soi.

Ajoutons le fait le plus dérangeant pour la thèse anti-CFA : depuis 2020, les défauts souverains et restructurations de dette en Afrique subsaharienne ont concerné la Zambie, le Ghana, le Malawi, l’Éthiopie. Aucun pays de la zone franc.

Le document de plaidoyer conclut que la parité fixe condamne à l’endettement extérieur permanent. Le mécanisme qu’il décrit est réel : défendre une parité exige des réserves, les réserves doivent être financées, et la zone franc les finance largement par la dette. Mais si l’on juge sur les résultats plutôt que sur le mécanisme, ce sont les économies à change flexible qui ont trébuché.

Conclusion honnête : les deux régimes ont un prix. La stabilité coûte en marge de manœuvre et en capacité de dévaluation compétitive. La flexibilité coûte en prévisibilité et en valeur des actifs locaux. Il n’existe pas de régime gratuit, et quiconque vous en présente un vous vend quelque chose.

Ce que cela change pour un fondateur

Voici le déplacement que je propose, et qui commande le reste de la série.

Interrogez un fondateur de Lagos sur sa contrainte principale : il parlera de la monnaie, parce qu’il la subit tous les jours dans ses coûts. Interrogez un fondateur d’Abidjan ou de Brazzaville : il parlera rarement de la parité, parce qu’elle ne bouge pas. Il parlera d’accès au financement.

Ce n’est pas la même contrainte, et elle n’est pas au même endroit du système monétaire.

Ce qui frappe un fondateur en zone franc n’est pas le taux de change. C’est ce qui l’accompagne : la réglementation des changes, l’obligation de rapatriement, l’autorisation préalable pour certains transferts, les délais de sortie des dividendes et du produit d’une cession. Ces règles ne sont pas la parité. Elles sont l’appareil qui la défend.

Et un investisseur international ne renonce presque jamais parce qu’une monnaie est stable. Il renonce parce qu’il ne voit pas comment il sortira.

C’est là que se trouve le vrai sujet, et c’est l’objet de l’épisode 3.

Question ouverte : entre une monnaie parfaitement stable et un accès élargi au capital, si vous deviez choisir pour votre entreprise, que choisiriez-vous — et le choix serait-il le même pour votre pays ?

Sources principales : Plaidoyer sur le franc CFA et la stabilité monétaire (document de travail — les données d’inflation 2000-2012, de croissance 2000-2019 et le tableau Corée / Bénin / Éthiopie en sont issus, et relèvent d’un document de plaidoyer, non d’une étude arbitrée) ; BCEAO, données de croissance et d’inflation UEMOA 2025 ; Samir Amin, 1969 ; Africa: The Big Deal et Partech Africa pour le financement startup 2025.

Épisode 3 — Où est l’argent qui devrait financer nos entreprises ?

Il existe une phrase qu’on entend partout et qui est fausse : « les Africains n’investissent pas dans les startups africaines ».

Elle est fausse parce qu’elle suppose un choix. Elle laisse entendre qu’il existerait, quelque part, des détenteurs de capital africains qui préféreraient autre chose. La réalité est plus prosaïque et plus corrigible : il n’existe pas, dans la plupart de nos économies, d’institution dont le métier soit de transformer l’épargne locale en participation au capital d’une entreprise non cotée.

Ce n’est pas un problème de volonté. C’est un problème de plomberie. Et la plomberie, ça se construit.

Les trois canaux, et pourquoi ils sont bouchés au même endroit

Le capital qui finance une entreprise vient toujours de l’un de trois canaux. Regardons-les l’un après l’autre.

Premier canal : l’épargne domestique

Elle existe. Elle est même considérable si l’on additionne les dépôts bancaires, les fonds de pension, les compagnies d’assurance, les caisses de sécurité sociale et l’épargne informelle des tontines.

Où va-t-elle ?

Massivement vers la dette publique. Un titre souverain régional offre à une banque commerciale un rendement correct, une pondération réglementaire favorable, une liquidité acceptable et aucun travail d’analyse. Face à cela, une participation dans une entreprise de trois ans, non cotée, sans garantie, exige une équipe d’analyse que la banque n’a pas et un traitement prudentiel défavorable qu’elle ne veut pas.

Le reste va vers l’immobilier — l’actif refuge par excellence dans les économies où l’on se méfie des instruments financiers.

Le résultat est une économie où l’épargne existe et où le capital-investissement n’existe pas. Ce n’est pas une contradiction : ce sont deux métiers différents, et le second n’a pas été créé.

Deuxième canal : le crédit bancaire

Il est structurellement inadapté, et pas seulement en Afrique.

Une banque prête contre une garantie et contre un historique. Une startup n’a ni l’un ni l’autre : ses actifs sont incorporels, son historique est court, et son plan repose sur une croissance qu’aucun ratio prudentiel ne sait évaluer. Ajoutez, dans nos économies, des taux réels élevés et des exigences de nantissement qui atteignent fréquemment la totalité du montant prêté, et vous obtenez un canal fermé pour l’essentiel des entreprises jeunes.

Une observation utile, cependant : l’année 2025 a vu la dette devenir un instrument majeur du financement des entreprises africaines de croissance, notamment dans l’énergie et le paiement. La plus grosse opération francophone de l’année — 137 millions de dollars pour une entreprise sénégalaise de paiement mobile — était une dette syndiquée, menée par une banque d’affaires sud-africaine. La dette redevient donc un canal, mais pour des entreprises déjà établies et adossées à des flux prévisibles. Elle ne finance pas l’amorçage.

Troisième canal : le capital étranger

C’est celui qui reste, et c’est celui où le régime monétaire agit réellement.

Pas par la parité. Par la sortie.

Le mécanisme dont personne ne parle

Voici, à mon avis, le point central de toute cette série, et il est absent du débat public sur le franc CFA.

Un investisseur en capital-risque n’achète pas un revenu. Il achète une sortie : la revente future de sa participation, cinq à dix ans plus tard, à un acquéreur industriel, à un autre fonds, ou en bourse. Tout son métier est organisé autour de cet événement. Un fonds a lui-même des investisseurs à qui il a promis de rendre l’argent à une date donnée.

Avant d’écrire un chèque, il pose donc trois questions dans cet ordre.

Y a-t-il un acquéreur crédible dans cinq ans ? Question de taille de marché et de densité industrielle. Elle défavorise déjà les petites économies.

Puis-je faire entrer mon argent proprement ? Question de forme sociale, de possibilité d’actions de préférence, de standardisation de la documentation juridique.

Puis-je le faire sortir ? Question de convertibilité, de réglementation des changes, de délais et d’autorisations pour rapatrier des dividendes ou le produit d’une cession.

C’est cette troisième question qui décide, et c’est celle dont on ne parle jamais, parce qu’elle est technique et qu’elle ne fait pas un bon débat public.

Un régime de contrôle des changes n’est pas un régime de change. Ce sont deux choses distinctes qu’on confond systématiquement. On peut avoir une monnaie parfaitement stable et un compte de capital très fermé. On peut avoir une monnaie volatile et une sortie de capitaux entièrement libre. Ce qui intéresse un investisseur est la seconde variable, pas la première.

Je le dis avec la prudence qui s’impose : je n’ai pas de mesure comparative rigoureuse du coût de ces procédures d’un pays à l’autre, et je n’en ai trouvé aucune qui soit publique et à jour. C’est précisément le genre de donnée dont l’absence explique que le débat reste au niveau de la parité. Si un lecteur dispose de chiffres sur les délais réels de rapatriement dans les zones UEMOA et CEMAC, je suis preneur, et je les publierai.

Le contre-argument sérieux

Un lecteur attentif objectera ceci, et l’objection est forte : si le contrôle des changes était vraiment bloquant, aucune entreprise de la zone franc ne lèverait de capitaux étrangers. Or elles le font, et de plus en plus.

C’est exact. En 2025, le Sénégal a levé 157 millions de dollars, le Bénin 100 millions, et le premier semestre 2026 a vu la Côte d’Ivoire dépasser les 25 millions, aux côtés de la Tanzanie — signe que la carte de l’investissement africain se diversifie au-delà des quatre pays dominants. Une entreprise sénégalaise est devenue la première licorne d’Afrique de l’Ouest francophone, à monnaie inchangée et sous le même régime de change.

La conclusion correcte n’est donc pas que la contrainte est un mur. C’est qu’elle est une friction : elle ne rend pas l’opération impossible, elle la rend plus lente, plus chère en frais juridiques, et elle élimine les investisseurs les moins déterminés. Autrement dit, elle réduit le nombre de tickets, pas leur possibilité.

Or pour un écosystème, le nombre de tickets est exactement ce qui compte. Un marché du capital ne se juge pas à l’existence de trois opérations remarquables, mais à la densité des opérations ordinaires.

Ce que cela change pour un fondateur

Cinq conséquences pratiques, tirées de ce qui précède.

La structure juridique se décide avant la levée, pas pendant. Beaucoup d’entreprises africaines de croissance sont détenues par une société holding établie dans une juridiction offrant une documentation standardisée et une sortie prévisible, l’entreprise opérationnelle restant locale. Ce n’est pas de l’évasion : c’est une réponse à une friction. La question qui devrait préoccuper les autorités africaines est pourquoi cette structure ne peut pas être locale.

La dette est redevenue un instrument sérieux, mais pour des flux prévisibles. Si votre modèle produit des recettes récurrentes vérifiables, ne cherchez pas d’abord des fonds propres.

Votre premier investisseur institutionnel est peut-être un grand groupe local. Les banques, opérateurs télécoms et groupes de distribution de la région ont le bilan, la connaissance du marché et un intérêt stratégique direct. Ils ne sont pas structurés pour investir en capital-risque — mais rien ne le leur interdit.

Documentez vos flux transfrontaliers dès le premier euro. C’est la partie que les fondateurs sous-estiment le plus, et celle qui bloque les audits d’entrée au capital.

Ne construisez pas pour un seul pays de la zone franc. L’arithmétique de sortie ne fonctionne pas. C’est l’objet des trois épisodes suivants.

Question ouverte : dans votre pays, existe-t-il une institution — fonds de pension, assurance, caisse — dont le mandat autorise explicitement l’investissement au capital d’entreprises non cotées ? Et si oui, l’a-t-elle déjà fait ?

Sources principales : Africa: The Big Deal et Partech Africa, financement des startups africaines 2025 et premier semestre 2026 ; African Business, juillet 2026, sur la diversification des destinations d’investissement ; Plaidoyer sur le franc CFA et la stabilité monétaire, pour la dépendance au financement extérieur. Les données comparatives sur les délais de rapatriement en zones UEMOA et CEMAC n’ont pas de source publique consolidée à ma connaissance — l’affirmation sur ce point est un mécanisme raisonné, non une mesure.

Épisode 4 — Une monnaie commune ne fait pas un marché commun

Six pays d’Afrique centrale partagent la même monnaie depuis 1945. La même banque centrale. Le même taux de change. Une union douanière. Un droit des affaires harmonisé. Un marché de plus de cinquante millions d’habitants.

Ils commercent entre eux moins que n’importe quel autre ensemble régional du continent.

C’est le fait central de cette série, et je voudrais le traiter avec soin, parce qu’il est brandi dans les deux camps du débat monétaire et qu’il devrait, à mon sens, les inquiéter tous les deux.

D’abord, le chiffre — et pourquoi il faut le manipuler avec précaution

On lit couramment que le commerce intracommunautaire de la CEMAC représente 1,5 % des échanges totaux. Le document qui a servi de point de départ à cette série reprend ce chiffre, en l’attribuant à un rapport d’Afreximbank de décembre 2023, et le présente comme une moyenne annuelle entre 1945 et 2021.

Je ne le reprendrai pas tel quel, pour deux raisons.

La période est anachronique. L’Union douanière et économique de l’Afrique centrale date de 1964, la CEMAC de 1994. Mesurer un commerce « intracommunautaire » à partir de 1945 revient à mesurer une communauté avant son existence. La monnaie commune existe bien depuis 1945 ; la communauté économique, non.

Les sources divergent d’un facteur cinq. On trouve moins de 2 % dans certaines analyses anciennes, 3,5 % dans un rapport de la Commission économique des Nations unies pour l’Afrique présenté à Malabo, moins de 5 % selon la Banque mondiale et la même Commission, et 8,0 % des exportations totales avec 6,4 % des importations dans un document de travail de la BEAC elle-même.

Cet écart n’est pas un scandale statistique : il s’explique. On ne mesure pas la même chose selon qu’on rapporte le commerce intra-zone aux exportations, aux importations ou au total des échanges. Et surtout, les statistiques officielles ne captent pas le commerce transfrontalier informel, qui est considérable en Afrique centrale — pirogues sur l’Oubangui, camions sur le corridor Douala-N’Djamena, marchés frontaliers.

La formulation que je retiens est donc celle-ci : selon le périmètre retenu, le commerce intracommunautaire de la CEMAC représente entre 1,5 % et 8 % des échanges de la zone. Dans tous les cas, c’est le niveau le plus faible de toutes les communautés économiques régionales africaines. Le même document de la BEAC situe la comparaison européenne autour de 64 %.

Moins percutant. Nettement plus solide. Et je préfère perdre en effet ce que je gagne en crédibilité, parce que le reste de la série repose sur ce fait.

Pourquoi ce fait est fatal aux deux camps

Voici ce que je trouve remarquable, et rarement dit.

Il ruine l’argument des défenseurs du franc CFA. L’un des bénéfices théoriques classiques d’une union monétaire est la suppression du risque de change et des coûts de conversion, donc l’intensification des échanges intra-zone. C’est la justification économique standard, celle qu’on trouve dans toute la littérature sur les zones monétaires optimales. Quatre-vingts ans plus tard, en Afrique centrale, cet effet est indétectable. La monnaie commune n’a pas produit le commerce commun.

Il ruine aussi l’argument de ses critiques. Si le franc CFA était le verrou principal de l’intégration régionale, alors les six pays qui le partagent — et qui n’ont donc entre eux ni risque de change, ni coût de conversion, ni problème de convertibilité — devraient commercer intensément. Ils sont dans la configuration monétaire la plus favorable qu’on puisse imaginer. Et c’est là que le commerce est le plus faible du continent.

La conclusion s’impose et elle est inconfortable pour tout le monde : la monnaie n’est ni le problème ni la solution. Elle est un élément d’une architecture dont les autres éléments sont défaillants.

C’est le pivot de cette série. Tout ce qui précède y menait ; tout ce qui suit en découle.

Alors qu’est-ce qui bloque ?

Trois familles d’obstacles, dont aucune n’est monétaire.

La structure des économies elles-mêmes. Plus de 80 % des exportations de la zone CEMAC sont concentrées sur les hydrocarbures et les produits primaires, selon le Fonds monétaire international. Six pays qui exportent tous du pétrole, du bois et des minerais n’ont pas grand-chose à se vendre. Le commerce naît de la différence ; ces économies sont similaires. C’est l’objection la plus sérieuse qu’on puisse opposer à tout mon raisonnement, et j’y reviens plus bas.

Le coût physique du déplacement. Les coûts logistiques peuvent atteindre 30 % de la valeur des marchandises dans la sous-région, d’après la Banque mondiale. Un chiffre qui circule depuis longtemps, et qui reste éclairant : transporter des marchandises entre Douala et N’Djamena a longtemps coûté plusieurs fois plus cher que de les faire venir de Shanghai jusqu’au port de Douala. Quand il est moins coûteux d’importer d’Asie que d’acheter au voisin, le commerce régional n’a pas lieu.

Les entraves administratives. La libre circulation des biens et des services a été décidée par les instances de la CEMAC. Dans les faits, la Commission de la CEMAC reconnaît elle-même que des entraves subsistent — barrières tarifaires résiduelles, procédures douanières, contrôles multiples, mesures sanitaires et phytosanitaires appliquées de façon divergente. Une décision politique ne devient pas une réalité administrative par le seul effet de sa publication.

Ce que cela signifie pour un fondateur, concrètement

Sortons de la macroéconomie, parce que c’est là que le raisonnement devient utile.

Une entreprise de Brazzaville qui veut vendre à une entreprise de Douala partage avec elle la même monnaie. Sur le papier, la transaction devrait être aussi simple qu’entre deux villes du même pays.

En pratique, elle affronte une succession d’obstacles dont aucun n’est monétaire : une déclaration douanière, un dédouanement, des contrôles routiers ou portuaires, une facturation dans un cadre fiscal différent, une taxe sur la valeur ajoutée dont le régime varie, une logistique dont le coût peut absorber la marge, et une relation bancaire qui n’est pas automatique entre deux établissements de pays différents même au sein de la même zone monétaire.

Le résultat est celui que décrivent tous les fondateurs de la région : franchir une frontière africaine coûte plus cher que d’exporter vers l’Europe. Ce n’est pas un paradoxe rhétorique, c’est une réalité de trésorerie.

Et pour une entreprise numérique, la difficulté prend une autre forme, souvent plus décourageante : il faut un nouvel agrément, un nouveau prestataire de paiement, une nouvelle relation bancaire, une nouvelle conformité. Autrement dit, il faut reconstruire toute son infrastructure financière. C’est le sujet de l’épisode 5.

Le contre-argument sérieux

L’objection la plus solide qu’on puisse m’opposer est celle de la complémentarité, et elle mérite mieux qu’une réponse expéditive.

Les économies de la CEMAC exportent toutes les mêmes produits. Leur faible commerce mutuel n’est donc pas une défaillance institutionnelle mais une conséquence normale de leur structure productive. Aucune infrastructure de paiement ne fera acheter du pétrole gabonais par le Congo.

C’est vrai, et il faut l’accorder. Mais l’objection déplace la question sans la clore.

D’abord, elle vaut pour les matières premières et beaucoup moins pour les services, où la complémentarité n’a pas besoin d’exister — un logiciel de gestion, un service de paie, une plateforme logistique, une solution de paiement s’exportent d’un pays à l’autre indépendamment de toute structure productive.

Ensuite, la faiblesse du commerce intra-zone est en partie endogène : les entreprises ne se diversifient pas vers des produits régionaux parce que ces débouchés sont coûteux à atteindre, et les débouchés restent coûteux parce que personne ne s’y aventure. On peut casser cette boucle par le coût, ou attendre qu’elle se casse seule.

Enfin, la comparaison avec l’Europe est instructive. Les économies européennes n’étaient pas non plus fortement complémentaires en 1957. Elles le sont devenues, parce que la baisse des coûts de transaction a rendu rentables des spécialisations qui ne l’étaient pas. La complémentarité n’est pas seulement une donnée de départ. C’est aussi un résultat.

Question ouverte : avez-vous déjà vendu à un client situé dans un pays africain voisin ? Si oui, combien de jours et combien de points de commission cela vous a-t-il coûté par rapport à une vente domestique ?

Sources principales : BEAC, document de travail sur le commerce et la synchronisation des cycles en zone CEMAC (8,0 % des exportations, 6,4 % des importations ; ~64 % en zone euro) ; Commission économique des Nations unies pour l’Afrique, session de Malabo (3,5 %) ; Banque mondiale et CEA (moins de 5 % ; coûts logistiques jusqu’à 30 % de la valeur) ; FMI (plus de 80 % des exportations en hydrocarbures et produits primaires) ; Plaidoyer sur le franc CFA et la stabilité monétaire, citant un rapport Afreximbank de décembre 2023 (1,5 %) — chiffre repris ici sous réserve, la période 1945-2021 précédant la création des communautés concernées.

Épisode 5 — La fragmentation est le vrai coût, et il est chiffrable

Nous avons établi quatre choses. Le régime de change n’explique pas l’écart entre écosystèmes. La stabilité monétaire tient ses promesses mais n’achète pas la transformation. Le capital manque d’institutions locales pour se former, et le capital étranger bute sur la sortie plutôt que sur la parité. Et une monnaie commune, en Afrique centrale, n’a produit ni marché commun ni commerce commun.

Il faut maintenant nommer ce qui reste. Je propose un mot : la fragmentation. Et je propose de le traiter comme une grandeur, pas comme une lamentation.

La fragmentation n’est pas une abstraction, c’est un empilement

Quand un fondateur veut vendre dans un pays africain voisin, il ne rencontre pas un obstacle. Il en rencontre sept, et ils ne se compensent pas : ils s’additionnent.

L’agrément. Une activité réglementée — paiement, crédit, assurance, santé, transport de données personnelles — exige une autorisation nationale. Elle ne se reconnaît pas d’un pays à l’autre, même à l’intérieur d’une union monétaire. Un établissement de paiement agréé dans un pays de l’UEMOA n’exerce pas automatiquement dans le pays voisin de la même union.

La relation bancaire. Il faut un compte local, donc un dossier d’ouverture, donc une entité locale, donc des statuts, un registre du commerce, un numéro fiscal, un représentant résident. Comptez plusieurs semaines dans le meilleur des cas.

Le paiement. Les moyens de paiement dominants diffèrent d’un pays à l’autre — opérateur de monnaie mobile ici, autre opérateur là, carte ailleurs. Chaque intégration technique est un projet.

La conformité. Chaque juridiction a ses obligations de connaissance du client et de lutte contre le blanchiment, ses seuils, ses formats de déclaration.

La fiscalité. Régimes de TVA différents, retenues à la source sur les prestations transfrontalières, conventions fiscales absentes ou inappliquées, prix de transfert à documenter.

Le change et le rapatriement. Même à monnaie identique entre deux zones portant le même nom, le franc CFA de l’UEMOA et celui de la CEMAC ne sont pas librement interchangeables entre les deux zones. Un transfert d’Abidjan vers Douala n’est pas un transfert domestique.

La correspondance bancaire. Et c’est le plus coûteux. Faute de relations directes entre banques africaines, une partie des paiements transfrontaliers africains transite historiquement par des banques correspondantes situées hors du continent, avec une double conversion en devise tierce, des délais de plusieurs jours et des frais à chaque étape.

Sept obstacles. Aucun n’est un scandale pris isolément. Leur addition constitue une barrière à l’entrée qu’aucune startup en amorçage ne franchit sans lever des fonds — c’est-à-dire sans résoudre d’abord le problème de l’épisode 3.

Le point qui devrait retenir l’attention

Reprenons cette liste et posons une question simple : combien de ces sept obstacles relèvent du régime monétaire ?

Un et demi. Le change et, partiellement, la correspondance bancaire.

Les cinq autres — agrément, banque, paiement, conformité, fiscalité — sont des choix réglementaires nationaux, indépendants de toute monnaie. Un pays qui quitterait le franc CFA demain matin les conserverait tous.

C’est la démonstration que cette série poursuivait depuis cinq épisodes. Le débat monétaire, quelle que soit son importance politique, ne traite qu’une fraction du problème qu’il prétend expliquer. Et il occupe l’espace intellectuel disponible, ce qui empêche de travailler sur les cinq autres.

Le contre-argument, et il est de poids

L’Europe a mis cinquante ans à construire son marché unique, avec des institutions puissantes, un budget commun, une cour de justice contraignante et des économies déjà industrialisées. Réclamer la même chose de l’Afrique en une décennie est irréaliste.

L’objection est juste sur les faits et je l’accepte entièrement. Trois remarques cependant.

D’abord, l’Europe a construit dans l’ordre inverse de celui qu’on imagine : le marché commun d’abord en 1957, l’union monétaire quarante ans plus tard. L’Afrique centrale a fait le contraire — monnaie commune en 1945, communauté économique en 1994, marché encore inachevé. Cela n’établit pas qu’un ordre soit supérieur à l’autre, mais cela suggère que la monnaie ne tire pas le reste derrière elle.

Ensuite, l’objection est un argument de patience, pas d’immobilité. Cinquante ans, c’est long, mais c’est fini. La question n’est pas si l’on peut aller vite, c’est si l’on a commencé.

Enfin — et c’est le point qui rend cette série d’actualité — une partie de ce travail est en cours, en ce moment, et personne n’en parle. L’infrastructure qui traite l’obstacle le plus coûteux de ma liste est entrée en Afrique centrale il y a quatre semaines.

Le second contre-argument, plus sournois

Vous décrivez des frictions administratives. Mais les frictions administratives existent partout, y compris entre États américains ou entre pays européens. Elles n’empêchent personne de construire.

C’est vrai, et c’est une objection sérieuse contre une lecture victimaire du problème. La réponse tient à un rapport de proportion.

Une friction administrative fixe — trois mois d’agrément, quinze mille euros de frais juridiques, deux mois d’ouverture de compte — se comporte comme un coût fixe. Rapportée à un marché de deux cents millions de consommateurs, elle est négligeable. Rapportée à un marché de six millions, elle peut excéder la valeur actualisée du marché lui-même.

Autrement dit : la fragmentation ne pénalise pas tout le monde également. Elle pénalise exactement les petits marchés, c’est-à-dire ceux qui auraient le plus besoin de s’agréger. C’est un mécanisme cumulatif, et c’est ce qui le rend grave.

C’est aussi ce qui explique un fait autrement paradoxal : une startup nigériane peut se contenter du Nigeria pendant dix ans, tandis qu’une startup congolaise doit être régionale dès sa deuxième année. Celle qui a le plus besoin de franchir les frontières est celle qui en a le moins les moyens.

Ce que cela change pour un fondateur, cette semaine

Trois choses opérationnelles.

Mesurez. Avant de décider d’une expansion, écrivez les sept lignes de ma liste et chiffrez-les pour le pays visé : délai d’agrément, délai d’ouverture de compte, coût juridique, coût d’intégration du paiement, frais de transfert, délai de réception effectif des fonds. La plupart des fondateurs que je rencontre n’ont jamais fait cet exercice, et découvrent en le faisant que le pays qu’ils visaient n’était pas le bon.

Séquencez par coût de franchissement, pas par taille de marché. Le deuxième pays le plus attractif est rarement le plus grand. C’est celui dont la frontière est la moins chère à traverser depuis là où vous êtes.

Traitez le paiement transfrontalier comme un poste stratégique, pas comme un détail d’exécution. C’est le poste sur lequel une amélioration d’infrastructure va produire l’effet le plus rapide sur votre trésorerie — et cette amélioration est en train d’arriver.

Là où nous en sommes

La série a écarté la monnaie comme explication principale, puis identifié le capital comme contrainte, puis montré que la contrainte de capital est elle-même adossée à une question de sortie, puis établi qu’une monnaie commune ne produit pas un marché commun, et enfin décomposé la fragmentation en sept obstacles dont un et demi seulement sont monétaires.

Reste à examiner ce qui traite le plus coûteux d’entre eux. Le Système panafricain de paiement et de règlement connecte aujourd’hui vingt-huit pays. La Banque des États de l’Afrique centrale l’a rejoint le 9 juillet 2026. La Banque centrale des États de l’Afrique de l’Ouest prépare une phase pilote de six mois avec plus de quatre-vingts banques commerciales.

Ce n’est pas une promesse. C’est en cours, et c’est le sujet de demain — avec ce qu’il faut de sévérité, car ce système ne fait pas tout ce qu’on lui prête.

Question ouverte : parmi les sept obstacles de cette liste, lequel vous a réellement coûté le plus cher — en argent, ou en mois perdus ?

Sources principales : PAPSS et Afreximbank, communiqués de juillet 2026 sur l’adhésion de la BEAC ; Agence Ecofin, 21 juillet 2026, sur la phase pilote de la BCEAO. Le décompte en sept obstacles est une construction analytique de ma part, pas une nomenclature officielle ; il vise à rendre le coût de la fragmentation dénombrable.

Épisode 6 — PAPSS : ce qu’il fait, et ce qu’il ne fait pas

Déclaration d’intérêt, avant tout le reste : je dirige Lobaka, une entreprise d’infrastructure vocale dont le marché est panafricain. Une amélioration des paiements transfrontaliers africains me sert. Le lecteur doit le savoir avant de lire ce qui suit, et je vais m’efforcer d’être plus sévère avec ce sujet que je ne le serais avec un autre.

Le 9 juillet 2026, la Banque des États de l’Afrique centrale a rejoint le Système panafricain de paiement et de règlement. Douze jours plus tard, à Dakar, la Banque centrale des États de l’Afrique de l’Ouest annonçait la préparation d’une phase pilote de six mois associant plus de quatre-vingts banques commerciales de l’UEMOA.

Ces deux annonces, à quinze jours d’intervalle, concernent directement la question que cette série pose depuis cinq épisodes. Elles ont fait l’objet d’une couverture professionnelle honorable et d’un silence à peu près complet ailleurs.

Cet épisode explique ce que ce système fait. Et, plus important, ce qu’il ne fait pas.

Le problème qu’il traite

Reprenons l’obstacle numéro sept de l’épisode précédent — le plus coûteux.

Historiquement, une entreprise de Douala qui paie un fournisseur de Lagos ne fait pas transiter son argent de Douala à Lagos. Faute de relations bancaires directes suffisantes entre établissements africains, l’opération passe par une banque correspondante, souvent située hors du continent. Le franc CFA est converti en devise tierce, la devise tierce est convertie en naira, et chaque étape prend du temps et prélève des frais.

Résultat : un paiement entre deux villes distantes de mille kilomètres emprunte un circuit qui passe par un troisième continent.

Le PAPSS a été conçu par Afreximbank, avec la Commission de l’Union africaine et le secrétariat de la ZLECAF, précisément pour supprimer ce détour. Il a été adopté par l’Union africaine comme plateforme de paiement et de règlement devant soutenir la mise en œuvre de la zone de libre-échange continentale.

Comment il fonctionne, sans enthousiasme

Le mécanisme mérite d’être exposé précisément, parce que c’est en le comprenant qu’on voit ses limites.

Une banque commerciale initie un paiement. L’instruction remonte à la banque centrale du pays d’origine. Le système valide la transaction, vérifie la capacité de la banque centrale réceptrice, et compense les obligations entre participants. Le règlement s’effectue ensuite sur des comptes préfinancés que les banques centrales participantes détiennent auprès d’Afreximbank.

L’effet pour l’entreprise est net : un paiement de Douala vers Lagos, ou d’Accra vers Kinshasa, se règle en quelques secondes, en monnaies locales.

Le réseau, aujourd’hui : vingt-huit pays couverts, plus de cent quatre-vingt-dix banques commerciales et fintechs participantes en direct ou indirectement, seize commutateurs de paiement, et un réseau étendu au-delà. L’adhésion de la BEAC est décrite par le système lui-même comme son point d’entrée stratégique en Afrique francophone, la BEAC étant l’une des deux seules banques centrales régionales du continent. L’intégration effective des établissements financiers des six pays de la CEMAC est annoncée d’ici la fin 2026.

Ce qu’il ne fait pas — et il faut le dire

Voici les quatre limites que je considère comme structurelles, et dont l’omission rendrait cet épisode complaisant.

Il ne supprime pas le besoin de devises. C’est le point décisif. La transaction commerciale, elle, ne touche jamais le dollar. Mais le règlement des positions nettes entre banques centrales s’effectue dans une devise convenue entre elles — typiquement le dollar. Autrement dit, le système supprime le détour pour l’entreprise, pas la contrainte de réserves pour l’État. Si un pays importe durablement plus qu’il n’exporte vis-à-vis du reste du continent, sa banque centrale devra financer ce solde. Aucune infrastructure de paiement ne crée de capacité d’importation.

Il ne traite qu’un des sept obstacles. L’agrément reste national. La relation bancaire locale reste nécessaire pour opérer. La conformité, la fiscalité, la réglementation des changes ne bougent pas. Le PAPSS retire une couche d’un empilement ; il ne retire pas l’empilement.

Son déploiement est plus lent que ses annonces. C’est la remarque la plus utile à retenir. Il existe un écart persistant, dans ce genre de système, entre les banques centrales adhérentes, les banques commerciales effectivement raccordées, et les corridors réellement actifs pour un client ordinaire. Une adhésion n’est pas une disponibilité. L’intégration des banques de la CEMAC est prévue d’ici fin 2026 — la question utile, dans six mois, sera de savoir combien de banques congolaises et camerounaises exécutent réellement des paiements par ce canal.

Les banques centrales avancent prudemment, et elles ont des raisons. La BCEAO n’a pas adhéré : elle prépare un pilote de six mois, adossé à sa plateforme interopérable de paiement instantané lancée en septembre 2025. Sa prudence porte sur la liquidité, la lutte contre le blanchiment, la protection des données et le traitement des litiges — en cas de panne ou de fraude, une autorité identifiable doit répondre. Ce n’est pas de la frilosité : c’est le travail d’un régulateur responsable de la stabilité financière d’une union monétaire.

Quatre situations concrètes

Sortons du général, parce que c’est là que l’infrastructure devient tangible.

Une entreprise congolaise vend à une entreprise ivoirienne. Deux pays, deux francs CFA non librement interchangeables entre zones, deux banques centrales. Avec un règlement direct en monnaies locales, ce qui prenait plusieurs jours et supportait une double conversion se rapproche du paiement instantané. Pour une entreprise dont le cycle d’exploitation est court, ce n’est pas un confort : c’est du besoin en fonds de roulement libéré.

Une place de marché a des vendeurs dans cinq pays. Aujourd’hui, elle doit maintenir des comptes locaux, gérer des conversions, et reverser à ses vendeurs avec des délais variables selon leur pays. La complexité opérationnelle croît plus vite que le nombre de pays, parce que chaque corridor est différent. Une infrastructure de règlement commune ne supprime pas les entités locales, mais elle rend le reversement homogène.

Une fintech veut opérer dans cinq pays. C’est le cas où l’infrastructure aide le moins, et il faut le dire : son obstacle principal reste l’agrément, qui est national et que le PAPSS ne touche pas. Ce qu’elle gagne, c’est la couche de règlement — utile, mais elle ne raccourcit pas son chemin réglementaire d’un seul jour.

Une PME importe d’un autre pays africain. C’est peut-être le cas le plus important, et le moins raconté. Beaucoup de PME africaines importent d’Asie plutôt que du pays voisin parce que le circuit asiatique est mieux rodé, mieux financé et plus prévisible que le circuit régional. Réduire le coût et l’incertitude du paiement régional ne suffira pas à inverser ce choix — la logistique pèse davantage — mais c’en est une composante.

Le contre-argument sérieux

Une infrastructure de paiement ne crée pas de commerce. Le commerce naît d’une complémentarité productive, de la logistique, de la confiance, de la qualité des produits. Vous prêtez à un tuyau le pouvoir de créer le liquide qui doit y circuler.

L’objection est bonne et je l’accepte largement. Le PAPSS ne construira pas de routes, ne diversifiera pas d’économies, ne créera pas de complémentarités.

Deux nuances, cependant.

Certains coûts sont des coûts d’entrée. Ils ne créent pas la demande mais ils déterminent si la demande existante peut se satisfaire. Une entreprise qui renonce à un client étranger parce que l’encaissement prend neuf jours et coûte cinq points n’a pas un problème de demande.

Et un tuyau change les anticipations. Quand une infrastructure devient disponible et fiable, des projets qui n’étaient pas envisagés deviennent envisageables. C’est ce qui s’est produit avec le paiement mobile en Afrique de l’Est : l’infrastructure a précédé des usages que personne n’avait prévus.

Je ne dis donc pas que cette infrastructure suffira. Je dis qu’elle traite l’obstacle le plus mécanique de ma liste des sept, et que c’est le seul qu’on sache retirer par de l’ingénierie plutôt que par de la politique.

Question ouverte : votre banque est-elle raccordée à ce système ? Si vous ne le savez pas — et c’est probable — la question mérite d’être posée à votre chargé d’affaires cette semaine.

Sources principales : Afreximbank, communiqué du 9 juillet 2026 sur l’adhésion de la BEAC (28 pays, plus de 190 banques et fintechs, 16 commutateurs) ; Agence Ecofin, 21 juillet 2026, sur la phase pilote de la BCEAO ; BCEAO, lancement de la plateforme interopérable de paiement instantané, 30 septembre 2025 ; documentation publique du PAPSS sur le mécanisme de règlement par comptes préfinancés auprès d’Afreximbank.

Épisode 7 — Naître panafricain

Sept jours. Il est temps de refermer le raisonnement, et de dire ce qu’il vaut.

La chaîne, en six propositions

L’écart entre écosystèmes startup africains ne s’explique pas par le régime de change : les quatre marchés qui captent 72 % du financement continental ont quatre régimes différents. La stabilité monétaire de la zone franc tient ses promesses — inflation basse, parité tenue — mais elle n’achète pas la transformation structurelle, et la flexibilité a ses propres coûts, que l’actualité récente a rendus visibles. Le capital manque non par absence d’épargne mais par absence d’institutions qui la transforment en participation au capital. Le capital étranger, lui, bute moins sur la parité que sur la sortie. Une monnaie commune, en Afrique centrale, n’a produit ni marché commun ni commerce commun — ce qui devrait inquiéter les deux camps du débat monétaire. Et ce qui reste est un empilement de sept obstacles dont un et demi seulement relève de la monnaie.

Voilà. C’est l’ensemble du raisonnement, et je le livre sans la conclusion militante qu’on attendait peut-être.

Ce que je ne conclus pas

Je ne conclus pas qu’il faut sortir du franc CFA. Je ne conclus pas non plus qu’il faut le conserver.

Cette abstention n’est pas une prudence de façade. Elle découle de l’analyse elle-même. Si un et demi des sept obstacles relève de la monnaie, alors une réforme monétaire, quelle que soit son ampleur, traite au mieux un cinquième du problème. Elle peut être justifiée pour des raisons de souveraineté, de responsabilité démocratique, de symbolique post-coloniale — ce sont des raisons sérieuses et je ne les conteste pas. Mais ce ne sont pas des raisons entrepreneuriales, et cette série parlait de fondateurs.

Supprimer une monnaie ne crée pas de banques solides, ni de marchés de capitaux, ni de fonds de pension autorisés à investir en non-coté, ni de routes entre Douala et N’Djamena, ni d’agréments reconnus d’un pays à l’autre. Une réforme monétaire n’est pas une baguette magique — et l’inverse est aussi vrai : conserver la monnaie ne dispense d’aucun de ces chantiers.

Le débat monétaire africain dure depuis soixante ans. Il a occupé une part considérable de l’énergie intellectuelle disponible. Ma seule thèse politique, dans cette série, est que cette occupation a un coût d’opportunité : pendant qu’on débat de la monnaie, les cinq autres obstacles ne sont traités par personne.

Ce que je conclus

Trois choses.

La bonne unité d’analyse n’est pas le pays. Un fondateur congolais qui raisonne sur six millions d’habitants ne raisonne pas sur son marché. Il raisonne sur un fragment de son marché. Ce fragment n’est finançable par aucun investisseur institutionnel, non par préjugé mais par arithmétique de sortie. La conséquence pratique est immédiate : construisez pour un marché qui justifie un chèque, ou renoncez à ce chèque.

Les coûts de franchissement sont la variable, et ils sont en mouvement. C’est la nouveauté de 2026, et c’est ce qui distingue cette série d’un constat désabusé. Vingt-huit pays sont connectés au système panafricain de paiement, la banque centrale d’Afrique centrale l’a rejoint en juillet, celle d’Afrique de l’Ouest teste son raccordement avec plus de quatre-vingts banques. Ce n’est ni une promesse ni une solution complète — l’épisode 6 en a listé les quatre limites structurelles. C’est une couche de l’empilement qui se retire, et c’est la première fois.

L’ordre compte. L’Europe a construit son marché commun en 1957 et son union monétaire quarante ans plus tard. L’Afrique centrale a une monnaie commune depuis 1945 et un marché encore inachevé. Cela ne prouve pas qu’un ordre soit supérieur — mais cela suggère fortement que la monnaie ne tire pas le reste derrière elle. L’intégration commerciale et financière ne découle pas de l’intégration monétaire. Elle se construit séparément, obstacle par obstacle.

Le renversement

Il y a une manière de lire tout ce qui précède qui n’est pas pessimiste, et je voudrais finir là-dessus.

La génération précédente d’entreprises africaines a dû conquérir un pays avant d’espérer le continent. C’était la seule séquence possible : les coûts de franchissement étaient tels que l’expansion régionale supposait d’avoir d’abord accumulé les moyens d’une multinationale. D’où un fait qui structure toute l’économie du continent : il fallait devenir grand pour devenir africain.

Cette séquence n’est peut-être plus obligatoire.

Si les coûts de franchissement baissent — paiement, règlement, et demain, si le travail est fait, agrément et conformité — alors une entreprise peut naître avec plusieurs pays dans son modèle initial. Non par ambition, non par panafricanisme, mais parce que ce sera l’option la moins coûteuse. Une équipe de six personnes à Brazzaville peut servir des clients à Abidjan et à Kigali dès la première année si l’encaissement fonctionne.

Et il faut mesurer ce que cela changerait pour un investisseur. Le problème de l’épisode 3 était l’arithmétique de sortie : un marché de six millions d’habitants ne justifie pas un chèque institutionnel. Une entreprise conçue dès l’origine pour un marché régional le justifie. La baisse des coûts de franchissement ne résout pas le problème du capital directement — elle le résout en modifiant ce qu’on présente au capital.

C’est, à mon avis, le seul levier disponible qui agisse à la fois sur le marché et sur le financement.

Ce qui me donnerait tort

Une série qui ne dit pas comment elle pourrait se tromper n’est pas une analyse, c’est une opinion. Voici les trois choses qui invalideraient ce raisonnement, et je m’y tiendrai.

Si, dans dix-huit mois, le raccordement des banques de la CEMAC au système panafricain est effectif et qu’aucune amélioration mesurable n’apparaît sur les délais et les coûts de paiement entre Brazzaville et Abidjan, alors j’aurai surestimé le poids de cet obstacle dans l’empilement.

Si des enquêtes sérieuses auprès de fondateurs de la zone franc montraient qu’ils citent majoritairement l’électricité, la corruption, l’accès au foncier ou la fiscalité plutôt que l’accès au capital et le coût de franchissement des frontières, alors ma hiérarchie des causes serait mal ordonnée. C’est l’objection la plus plausible, et personne, à ma connaissance, n’a fait cette enquête à l’échelle régionale.

Et si les écosystèmes francophones convergeaient dans les cinq ans vers les niveaux de financement des quatre marchés dominants sans qu’aucun des obstacles décrits n’ait bougé, alors ma décomposition serait à revoir entièrement.

Je serais sincèrement intéressé de voir ces vérifications faites.

À qui revient le travail

Aux banques centrales et aux régulateurs : le raccordement au système panafricain est nécessaire mais insuffisant. Le chantier réellement décisif, et le moins engagé, est la reconnaissance mutuelle des agréments à l’intérieur d’un même espace monétaire. Il est absurde qu’un établissement de paiement agréé dans un pays de l’UEMOA doive tout recommencer dans le pays voisin de la même union.

Aux détenteurs d’épargne institutionnelle — fonds de pension, assurances, caisses : la question n’est pas de savoir si vous devriez investir dans des entreprises non cotées, mais si votre mandat vous y autorise et si vos règles prudentielles le rendent praticable. Dans la plupart de nos pays, la réponse est non. C’est une décision réglementaire, et elle se change.

Aux fondateurs : cessez de mesurer votre marché à votre pays, et chiffrez ce que coûte réellement chacune de vos frontières. La plupart d’entre nous ne l’ont jamais fait.

Je suis parti d’une question qui semblait porter sur une monnaie. Elle portait en réalité sur une distance.

Le véritable enjeu n’est pas de savoir quelle monnaie africaine remplacera quelle autre. Il est de savoir si, demain, un entrepreneur africain pourra considérer un milliard quatre cents millions de personnes comme un seul marché — ou s’il continuera de considérer six millions comme le sien.

Ce n’est pas une question de souveraineté monétaire. C’est une question de distance économique entre Africains. Et cette distance-là, contrairement à beaucoup d’autres, se réduit par de l’ingénierie.

Question ouverte, et dernière : si les coûts de franchissement tombaient de moitié dans les trois ans, quel serait le premier pays africain que votre entreprise attaquerait — et pourquoi celui-là ?

Sources principales : l’ensemble des sources citées aux épisodes 1 à 6. Rappel de la déclaration d’intérêt de l’épisode 6 : je dirige une entreprise dont le marché est panafricain.

Moïse Bienheureux Selph présente le journal et l’émission Africa Tech sur Ifrikya FM. Il est fondateur de Lobaka.